Retour de week-end : Alors que la presse nationale titre sur les risques d’attentats londoniens, le journal Sud-Ouest consacre sa Une à Alain Juppé.
C’est ce décalage qui attire mon regard. Il faut dire que Sud Ouest a fait très fort. Outre, la référence au maire de Bordeaux, la Une est consacrée à la Félibrée, une fête du terroir, grand rendez-vous de l’Occitanie périgourdine. Je sais que la mode est à la « proximité », mais de là à omettre une accroche sur une actualité nationale ou mondiale pourtant très riche, voilà qui détonne !
Donc, je plonge avec avidité dans les quasi trois pages consacrées à Alain Juppé. Eh bien, m’en croirez-vous, je ne fus pas déçu.
1) Alain Juppé :
Passionnante interview. Sans langue de bois, le maire de Bordeaux y est confronté à quelques lecteurs du journal. Humain plus qu’humain, il revient sur sa défaite.
L’analyse est sans détour, sans emphase, sans faux-semblant. S’il « n’a pas l’angoisse du vide », il dit n’avoir toujours pas digéré : « Là, cela m’a fait un choc. Cela a été très dur à vivre, ce qui peut expliquer certaines réactions un peu vives que j’ai eues parce que j’ai trouvé ça très violent. Je ne sais pas si j’ai vraiment digéré parce que le processus de digestion est très long. Mais…la vie continue, je vais faire mon boulot. »
Question : Pourquoi avoir risqué de perdre votre ministère ? La mairie pouvait vous suffire ?
« C’est par le souci d’avoir un soutien populaire. C’est peut-être à relier aussi, psychanalitiquement, à ce qui m’est arrivé en 2004. Je voulais avoir la certitude que le peuple me redonnait sa confiance… La leçon que j’ai tirée de cet échec, c’est qu’à l’avenir, je ne me mettrai pas en situation de cumul. »
Le plus profond de cette interview n’est peut-être pas dans cet aveu, empreint d’humilité. Non, le plus intéressant, c’est cette analyse livrée tout aussi simplement, mais qui en dit long sur le conflit qui habite chaque homme politique médiatisé : être ou paraître ?
Un lecteur : « J’ai lu que vous aviez changé. Est-ce que votre voyage au Québec vous a amené à voir, cette fois, les choses différemment ? »
AJ : « J’ai dit que j’avais changé parce qu’on ne cesse de me le demander, mais je ne suis pas sûr d’avoir changé. On est comme on est. On a un patrimoine génétique, une hérédité, une éducation, une personnalité et, sauf exception, on n’est pas totalement différent de ce qu’on est à ses origines. Je suis un affectif primaire. En tout cas, quand je vois certains portraits qui sont faits de moi, j’ai trouvé la réponse : ce n’est pas moi. Je suis arrivé à me coller une image qui n’est pas moi. »
Il faut se rendre à l’évidence : l’homme politique n’est pas un acteur.
2) Laurent Wauquiez : J’étais à côté de lui sur le plateau de Laurent Ruquier, samedi soir. Dynamique, le jeune porte-parole de Matignon. Souriant, pas si confiant que ça, mais plein d’enthousiasme, de ressources.
Face aux insinuations d’Eric Zemmour et Eric Naulleau, il se justifiait : « Non, je ne suis pas un nouveau Juppé. J’ai de l’admiration pour cet homme, mais je ne lui ressemble pas. Les diplômes ? La tête d’œuf ? La réussite rapide ? Et bien, oui, et alors… ». Pour un peu, il aurait dit : « J’ai pas fait exprès ». Son sourire permanent, son aisance ? Sa belle gueule ? Ah ça, il lui en fallait du courage à Laurent Wauquiez pour avoir à se justifier de tout cela, face à des procureurs qui finissaient à ne voir en lui que le stéréotype d’une société qui formate, qui moule, qui clone…ses représentants politiques.
J’étais assis à côté de Vincent Elbaz, acteur, et malgré tout pas franchement à l’aise dans cette palinodie. Je l’entendais, lui, l’homme du cinéma, du théâtre, des grands et des petits rôles, marmonner : « C’est quand même dingue de devoir justifier ce que l’on est, au risque de devoir en paraître un autre. Et pourquoi, pour plaire, faudrait-il avoir l’air médiocre ! »
3) La maquilleuse : C’est elle qui donne la réponse, en fin d’émission (5 heures d’enregistrement pour 3 heures retenues !!!). « Tout le monde veut être aimé, tout le monde veut séduire, pas seulement l’homme politique. Oui, il faut du rimmel, poudrer les taches, gommer les aspérités. Mais il faut que tout cela reste léger. Il vaut mieux rester soi-même, y compris avec ses défauts. On ne peut pas plaire à tout le monde (sic). A trop forcer le maquillage, la personnalité disparaît sous le fard. Et sous les spots, à la longue, on perd son éclat. »
Etre ou paraître ? La question interpelle Wauquiez comme elle a déstabilisé Juppé. Mais la leçon de la maquilleuse peut nous éviter bien des déboires. Ca ne sert décidément à rien d’imaginer que « Je » puisse être durablement un autre.





