Archive pour novembre 2007

Mardi 20 novembre 2007

Sucre en baisse, blé en hausse : qu’est-ce qui est vraiment durable ?

 Le cours du lait et des céréales s’envole ? Tous les analystes qui nous annonçaient la fin du productivisme agricole au nom de la suffisance alimentaire…tournent leur veste. Voici qu’on justifie le retour à des politiques nationales par le risque d’insécurité alimentaire à l’échelle mondiale.

Moi, ça m’a toujours épaté de voir l’aplomb avec lequel les analystes ou les conjoncturistes pouvaient affirmer, sans sourciller, ce genre de prévisions qui tiennent plus du calcul de probabilité ou de l’idéologie…que d’une rationalité étayée. Mon ami Bernard Maris, économiste iconoclaste, avait en son temps produit un petit ouvrage recensant toutes les erreurs de prévisions commises par les « meilleurs économistes ». Un petit jeu de massacre !

Comme pour corroborer cette critique jubilatoire, Libération publiait hier, sous la plume de Christian Losson, un intéressant petit article dans une rubrique judicieusement intitulée « Le capital décrypté ».

Christian Losson s’est penché sur l’évolution du prix du sucre. Il est aujourd’hui à la baisse (et sacrément), alors que de 2004 à 2006, il avait augmenté de 300 %, suscitant à l’époque les prévisions les plus alarmistes. Principal acteur de ce retournement ? L’Inde aurait doublé, en deux ans, sa production, dépassant le Brésil (premier producteur mondial avec 32 millions de tonnes). C’est désormais le trop-plein et le marché se casse la figure.

L’observation ne fera pas la Une des grands journaux, trop focalisés aujourd’hui sur d’autres hausses spectaculaires, carburants ou céréales. Pourtant, elle devrait nous inciter à relativiser les commentaires souvent trop lapidaires.

Allez jeter un œil sur « Google ». Listez les facteurs qu’on suppose à l’origine de l’augmentation du prix du blé. Vous verrez qu’on attribue aux biocarburants un effet accélérateur. Comme si la demande avait été boostée dans des proportions aussi importantes, alors qu’en Europe et en Asie, les constructeurs n’y ont introduit que chichement les moteurs flexfuel. Osez dire que ça pourrait être un phénomène non durable et spéculatif, et vous passez pour un ignare. Il y a tellement de corporations qui ont intérêt à plaider pour une hausse durable des cours.

Pourtant, les fabricants de biocarburants s’approvisionnent aussi auprès de l’industrie sucrière (alcool de betterave). L’article de Libé met bien l’accent sur cette contradiction : quelles que soient les explications techniques, la demande de biocarburants n’a pas enrayé la baisse du cours du sucre. Etrange, non ?

Bon, ce que je veux dire ici c’est qu’il faut arrêter de gober n’importe quel discours alarmiste. Contrairement aux énergies fossiles, les produits agricoles constituent une offre renouvelable.

Une variation conjoncturelle d’un cours, ou même une variation de cycle ne doit pas conduire à des révisions stratégiques inconsidérées.

Michel-Edouard Leclerc

Lundi 19 novembre 2007

Class actions, tarifs hotlines : pourquoi exclure les services publics ?

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Tel est pris qui croyait prendre.

Pour pas cher, le gouvernement s’offrait « la bonne mesure », celle qui a priori ne coûtait rien à l’Etat, s’agissant des prix sur le marché de la téléphonie. La gratuité des temps d’attente constituait l’exigence la plus immédiate des organisations de consommateurs. Une demande reprise par le Secrétaire d’Etat à la Consommation, Luc Chatel, dans le projet de loi débattu, la semaine dernière, en Commission Economique de l’Assemblée Nationale.

Il ne s’attendait pas à l’effet boomerang. Un député, probablement au courant du fait que les temps d’attente sont plus longs dans les services publics, a proposé que le principe de gratuité soit étendu à toutes les hotlines, y compris celles du service public.

Onéreux, bien sûr…mais imparable !

La leçon devra être méditée.

Au printemps, le gouvernement présentera un projet de loi de modernisation de l’économie, portant sur la réforme de la loi Raffarin, de la loi Galland (encore !) et incluant le projet d’instauration des class actions.

Dans l’idée de ses promoteurs, les class actions seraient limitées aux seuls services commerciaux du secteur privé. En clair : les industriels et les commerçants !

Mais il se trouvera bien un député ou un sénateur (au besoin, on lui soufflera !) pour proposer l’extension du recours aux class actions aux usagers des services publics (l’hôpital, par exemple, qui n’a toujours pas fait sa priorité de la lutte contre les maladies nosocomiales). Ou encore à l’éducation nationale dont le plan « amiante » reste très en retrait des exigences requises.

Oui, il ne faudrait tout de même pas que l’Etat se contente de jouer les Ponce Pilate en renvoyant dos à dos consommateurs et acteurs privés de l’économie alors qu’on sait le poids en France du service public.

Affaire à suivre donc…

Michel-Edouard Leclerc

Jeudi 8 novembre 2007

Hausse des prix : les vraies raisons

Lundi dernier, à l’Elysée, Nicolas Sarkozy n’a pas mâché ses mots. Industriels et distributeurs ont compris que le Président, malgré un emploi du temps hyper chargé, continuait de maîtriser parfaitement le dossier, jusqu’à connaître les arguments des uns et des autres, quitte à se référer à nos excès pour justifier de son arbitrage. Impressionnant !

Du coup, son engagement pour obtenir des parlementaires le retour à la négociabilité des tarifs n’en a été que plus ferme. Regardant chacun dans les yeux, pour reconnaître les vieux guerriers des accords Sarkozy 2004, il martèle : « A toi, Jean-René (Buisson, président de l’ANIA), je dis : la négociabilité, je la veux, je la ferai, parce que c’est une ineptie de négocier sur les seules marges arrière et parce qu’on doit pouvoir négocier, en France, des tarifs comme on le fait ailleurs en Europe. » Et aussi : « Et à toi, Michel-Edouard, je dis : je m’engage à faire la négociabilité. Que je sache, je tiens mes engagements. Ce n’est pas la peine de continuer à me mettre la pression avec tes campagnes de publicité. »

Dont acte. Madame Hagelsteen va donc auditionner les acteurs économiques concernés pour en étudier la faisabilité et l’impact. Cette modification substantielle du titre IV (les recommandations de la Commission Attali conduisent à son abrogation) et ses effets ne concerneront pas seulement les rapports entre industries agro-alimentaires et grandes surfaces, mais l’ensemble de l’économie.

Durant cette réunion, les oreilles de nos amis industriels ont sifflé. Car le Président n’y est pas allé de main morte. Citant certaines des augmentations tarifaires que nous avions publiées et d’autres aussi, il a, avec un énervement contenu mais perceptible, fustigé ces hausses excessives « qui n’ont évidemment rien à voir avec l’augmentation des matières premières. Je vous le dis, à vous, amis industriels, ne me prenez pas pour un imbécile, arrêtez d’invoquer le cours du lait et des céréales à tout bout de champ. Je sais très bien ce que certaines hausses doivent à la perversité du système lui-même (gonflage des tarifs anticipant la négo des marges arrière) et je vois bien aussi que certains poussent le bouchon vraiment très loin. »

Et Nicolas Sarkozy de reprendre le discours si efficace en 2004 : « S’il faut, demain, que j’aille dans un JT balancer nominativement telle ou telle hausse, je le ferai, j’en suis capable, croyez-moi. Arrêtez ça, je ne suis pas né de la dernière pluie, arrêtez de raconter des salades. »

Le message sera-t-il entendu ?

En tout cas, mes équipes d’acheteurs sont mobilisées. Elles épluchent la composition des produits pour appréhender « la juste répercussion du coût des matières premières ». Pas question de baisser les marges pour masquer celles que d’autres engrangeraient.

On se rappelle ces aveux trop rapidement exprimés et contraints aujourd’hui au silence tactique. Ce fut d’abord le PDG de Bonduelle qui, annonçant sa volonté d’augmenter le dividende 2008 de 30 %, a révélé sa stratégie de hausse tarifaire. Le PDG de Lactalis a suivi le mouvement en annonçant, dans Les Echos, des hausses supérieures à 15 % et en les justifiant par la nécessité d’améliorer ses résultats en vue d’acquisitions prochaines. Et j’ai déjà cité, ici, les déclarations de Peter Brabeck (Nestlé) qui vont dans le même sens.

Repositionnement marketing, prise de marges, anticipation des hausses, toutes ces raisons sont venues se greffer sur l’argument des augmentations de cours. Mais qu’on me permette d’insister : c’est d’abord le dispositif même de la réforme Chatel qui y a contribué. Tout industriel est fondé à anticiper la continuité des négociations de coopération commerciale puisque la négociabilité des tarifs n’aura lieu qu’au printemps.

Commentant l’évolution du cours de bourse de Danone, Yves Marçais, stratégiste boursier chez Global Equities (AFP du 22/10), indique que l’industriel va pouvoir continuer à imposer ses prix et préserver ainsi ses marges. Et l’AFP de poursuivre : « Selon les investisseurs, cette disposition (réforme Chatel) empêche la grande distribution d’exercer une pression à la baisse des prix de gros, puisque la concurrence entre les enseignes ne joue pas dans ce domaine. »

Voilà l’analyse qui justifiait nos publicités et nos prises de parole.

Il reste à espérer que les députés, en décembre, laisseront une porte ouverte à la négociation et amenderont le texte, au moins pour que nous disposions (comme le dit Jérôme Bédier, FCD) de quelques outils juridiques supplémentaires pour compenser toutes ces hausses tarifaires…

…En attendant, bien sûr, la réforme définitive.

Michel-Edouard Leclerc

Lundi 5 novembre 2007

Hausse des prix : les matières premières ont bon dos !

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Avez-vous fait ce constat : pas un patron de l’industrie sur les plateaux de télévision, alors que prolifèrent les émissions sur le pouvoir d’achat ! Pas de Franck Riboud, de Peter Brabeck pour venir plaider la justification des hausses tarifaires. Sur les plateaux de « Ripostes » ou de « C dans l’air », nos amis les industriels sont invisibles. Seuls, les distributeurs (Serge Papin, Jérôme Bédier ou moi-même) répondent aux sollicitations des experts (Robert Rochefort, Jacques Attali, Philippe Moatti) et des organisations de consommateurs.

Faut-il y voir les conséquences de ces mystérieux coups de téléphone de Luc Chatel à l’ANIA ou à l’ILEC ? Toujours est-il que les adhérents de ces associations ont bien reçu les consignes : « Arrêtez de participer à la dramatisation des hausses sinon on ne coupera pas à un amendement sur la négociabilité ! »

Et puis…c’est tellement plus facile de se planquer derrière les petits, en l’occurrence les agriculteurs.

1) Dans la presse ce week-end, un pavé publicitaire de la Fédération des Producteurs de Lait tente de disqualifier la campagne des Centres E. Leclerc. Avec une idée phare : la hausse des matières premières est nécessaire au monde agricole et doit être répercutée aux consommateurs. Mais qui dit le contraire s’agissant des denrées agricoles brutes ? Personne. Et la Fédération des Producteurs de Lait le sait bien. Aucun distributeur ne prétend faire obstacle à l’augmentation des matières premières.

Il n’en est pas de même s’agissant des produits transformés.

2) Je lis dans Le Figaro du 30/10/07 la réaction d’un porte-parole de Lactalis à notre pub sur le « Président » (celui qui est en hausse, le camembert). Il dit (je synthétise) : « Normal que ça monte : le lait bout, le camembert est fait à 98 % de lait, donc il augmente. » Tu parles ! A qui fera-t-on croire que les paysans toucheront les dividendes d’un camembert Président augmenté de 18 %. Personne ne conteste la part laitière dans la composition du fromage. Pour autant, le coût de la matière première ne doit pas excéder 30 % dans un produit qui a nécessité main-d’œuvre, immobilisations, affinage, transport et publicité.

3) La Coordination Rurale a fait ses calculs (communiqué du 21/10/2007) : « Les hausses annoncées par Lactalis et Danone sont largement exagérées. Le prix du lait ne représente en moyenne que 20 % du produit fini, voire beaucoup moins. La hausse actuelle du prix à la production ne représente que 1,4 %… C’est l’impact réel de la hausse du prix du lait sur le prix de revient des produits laitiers, bien loin des 10 ou 17 % annoncés par les industriels. » La Coordination n’exclut pas la répercussion d’autres hausses, mais pour le moins, ses affirmations remettent les pendules à l’heure.

4) En réalité, l’augmentation des matières premières a bon dos. Elle existe bien sûr, mais beaucoup d’industriels jouent l’effet d’aubaine. Nestlé vient indirectement de le reconnaître. Après avoir annoncé une hausse de 15,60 % de son eau « Aquarel », le groupe de Vevey a fait marche arrière. Il admet avoir cherché à repositionner l’image de son produit sur le segment de l’eau d’Evian, une démarche complètement marketing donc. Nestlé procède auprès de tous ses distributeurs à une proposition « d’aménagement technique »… (ce qui m’a amené à enlever la bouteille d’Aquarel dans nos publicités dénonçant les hausses).

5) Pas convaincu de la démonstration ? Il suffit pourtant de constater qu’à composants identiques, les hausses vont quelquefois du simple au triple, selon le poids marketing de la marque. Les œufs « Cocorette » augmentent de 5,30 % (seulement !) quand ceux de « Matines » augmentent de 18 % et ceux de « Lustucru » de plus de 25 % !!! Idem sur le marché des fromages à pâte molle où Bongrain n’augmente que de 13 % (« Cœur de Lion ») quand Lactalis (« Président ») dépasse les 18 %.

6) C’est le même écart qu’on retrouvera entre les grandes marques et les MDD. 4 points de hausse séparent la bière MDD du groupe Auchan de celle d’Heineken.

7) De toute façon, les récalcitrants à cet argumentaire resteront forcément sans voix pour tenter de trouver une explication à l’augmentation de produits d’entretien comme l’Ajax (19,72 %), ou même des boîtes 6 x 33 cl d’Orangina (15 %), du Tahiti Douche de Colgate (8,62 %) alors qu’il n’y a pas de hausse sur les produits de La Phocéenne (PME) qui distribue les marques « Le Petit Olivier » et « Senteurs Provençales ».

Non, décidément, il ne faut pas nous prendre pour des gogos. Les distributeurs sont fondés à demander de pouvoir négocier ces augmentations tarifaires. Et c’est pour le moins une drôle de réponse que de les renvoyer à une nouvelle négociation des marges arrière alors que tout le monde s’accorde à les dénoncer.

A suivre, demain…

Michel-Edouard Leclerc