
« La loi du scalp» par Salvé – Ed. Dupuis
Depuis dimanche dernier, le cours de l’hypocrisie a subi une spectaculaire envolée. Jamais le débat sur l’inflation ne nous avait offert un tel florilège de bêtises ou de défausses.
C’est l’Institut National de la Consommation qui a mis le feu aux poudres. Sacrée Marie-Jeanne Husset, elle rêvait de ce coup génial qui allait scotcher sur place son concurrent médiatique de l’UFC, Alain Bazot. Elle n’avait manqué aucun plateau TV depuis trois mois, concourait avec Robert Rochefort pour l’Oscar du meilleur expert ès concurrence. Et elle oeuvrait plutôt bien, renvoyant dos à dos industriels, distributeurs et politiques. La posture parfaite.
Dimanche, donc, avant la sortie en kiosque, tout ce que l’industrie, la distribution et la classe politique compte comme porte-voix s’est trouvé embringué dans une formidable course à l’échalote, et sommé, par des journalistes fébriles comme jamais, de s’expliquer sur ce retour de l’inflation, spectaculairement mais caricaturalement mise en scène par la publication de l’INC.
A ce moment-là du feuilleton, personne n’ayant épluché ladite étude, tout le monde fut bien obligé d’acquiescer, d’amplifier la plainte en la confirmant (l’étude confirmait l’opinion ! Un politique, ça ne contredit pas l’opinion).
Si le système médiatique ne s’était pas emballé, et si chacun avait pris le temps de lire l’opus de l’INC, tout cela eût pu être relativisé : relever les prix sur 5 ou 6 sites Internet non représentatifs des prix hypermarché de chaque enseigne, c’est quand même un peu de l’arnaque même si ce n’est pas « totale daube ».
Passons ! Cette prise de parole avait un mérite : émanant d’une institution publique, elle confirmait les observations déjà faites par les organisations de consommateurs. Et, excusez du peu, elle crédibilisait mes propres campagnes de communication dénonçant la flambée des tarifs des industriels pour 2008 et les limites de la réforme Chatel.
Ce qui est vraiment désolant dans cette affaire, ce n’est pas tant la légèreté de l’INC que l’agitation d’une classe politique réduite à des effets d’annonces plus hypocrites les unes que les autres : qu’on en juge.
Le premier coincé, ce fut Luc Chatel : quasi silencieux depuis les dernières publications de l’indice INSEE (inflation alimentaire de 4,2 % en janvier), il cherchait la parade. Lui et Christine Lagarde avaient imprudemment annoncé une baisse des prix de 3 % en janvier. Mais que dire quand le yaourt grimpe de 40 % ? Alors, il a osé cette pirouette et laissé entendre que finalement sa loi ne produirait d’effets qu’au 1er mars, ce qui est bien sûr une contre-vérité, la loi Chatel est applicable depuis le 2 janvier !!! Avec les résultats que l’on sait.
Yves Jego (de l’UMP) n’a pas fait non plus dans la dentelle. Il a recommandé au gouvernement « de sanctionner ceux qui profitent de l’occasion pour augmenter leurs profits » en saisissant le Conseil de la Concurrence. Ca ne mange pas de pain, c’est facile à dire, sauf que le Conseil de la Concurrence n’est pas compétent pour se saisir des dérives de prix quand il n’y a ni entente, ni abus de position dominante. Il n’y a pas de « délit de grosses marges » dans le droit français de la concurrence. Ou alors, vite qu’on nous le dise parce qu’il faudrait sanctionner Total, Nestlé, L’Oréal, Pernod pour les bénéfices fabuleux réalisés en 2007 !!!
Michel Barnier (Ministre de l’agriculture) a quasiment endossé, à la place de Jean-Michel Lemétayer, la fonction de Président de la FNSEA : « Je n’accepterai pas que l’on montre du doigt les agriculteurs dans ce problème… Ne cherchez pas la responsabilité chez des gens qui bossent… ». Allez, on en convient ! En moyenne, les agriculteurs ne sont pas ceux qui, dans ce retour de l’inflation, se sucrent le plus. Mais de là à dédouaner les gros céréaliers ou même les laitiers, il y a comme une contradiction. On ne peut pas à la fois dire que cette augmentation des cours est une aubaine pour nos agriculteurs et nier qu’une hausse de 80 % pour les céréaliers, ça ramène un peu de blé dans les chaumières et que 35 % sur le lait, ça met plus de beurre dans les épinards.
Il n’y a pas de petites économies pour François Copé (UMP). Lui qui est chargé de virer des chaînes publiques toute publicité commerciale qui aurait pu permettre d’animer la concurrence, il appelle le gouvernement à agir « dare-dare ». Il l’invite « à mettre en place des dispositifs de transparence et d’information qui permettent aux consommateurs de regarder, de comparer ». Pas à la télé, bien sûr. Eh bien, je l’invite à consulter « quiestlemoinscher.com » avec ses 546 000 relevés de prix effectués fin janvier (500 fois plus que dans l’étude de l’INC). En tout cas, je tiens là mon premier client pour ce site.
Le plus rigolo, c’est quand même Georges Sarre (PS). Nostalgique d’un dirigisme aux couleurs d’un Etat socialiste qui « s’opposerait à l’ultralibéralisme débridé » de Sarkozy, il réclame un blocage des prix. Mais c’est pour aussitôt dire que le « dogme européen interdit à l’Etat de prendre une telle mesure ».
Frédéric Lefebvre (UMP), lui, a remis au goût du jour une autre mesure qui traîne dans les cartons depuis vingt ans : le double étiquetage. Pourquoi pas. Avec le maintien des étiquettes en francs, celles qui mentionnent le prix au litre et au kilo, les infos promos, et bientôt les émissions CO² et la composition nutritive des produits…pas sûr que cela ne rajoute pas à la confusion. Mais rajouter un thermomètre, cela fera-t-il baisser les prix.
Une cinquantaine d’élus se sont ainsi exprimés, sans qu’un seul n’ait daigné revenir sur le fond du problème : le refus des parlementaires, lors du débat sur la loi Chatel, d’abroger définitivement la loi Galland et de libérer la négociation commerciale dont l’adoption a été reportée au printemps 2008.
Lors des débats parlementaires, j’avais eu l’occasion, aux côtés du directeur des achats d’Auchan, puis de celui d’Intermarché, d’annoncer le retour de l’inflation. Nous avions chiffré les augmentations tarifaires, dit notre incapacité de les compenser dans le système actuel. Mais les parlementaires, pour la plupart, avaient contesté la véracité de nos chiffres. Les ministres, eux, s’étaient laissés embobiner par les promesses de modération tarifaire des industriels au point d’annoncer naïvement une baisse des prix en janvier correspondant à un bonus de 600 euros par foyer.
Malgré nos campagnes de publicité qui citaient les hausses tarifaires des grandes marques, jamais démenties, c’est bien le gouvernement et les parlementaires qui ont décidé de surseoir à la réforme définitive de la loi Galland contre l’avis même du Président. Pour preuve, le recours à Madame Hagelsteen, chargée de préparer le dispositif printanier.
Alors, cette danse du scalp autour des distributeurs, quelle que soit leur part éventuelle de responsabilité, prend aujourd’hui des airs de chasse aux sorcières qui ne sent pas démocratiquement très bon.
On aurait voulu nous inciter à reprendre nos campagnes de communication qu’on ne s’y serait pas pris autrement.
Eh bien, oui, je le confirme : on va remettre le couvert. A bientôt donc…