Archive pour février 2008

Vendredi 29 février 2008

Peter Brabeck (Nestlé) ne craint pas la hausse des prix

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Peter Brabeck n’est pas un homme facile. Je parle de son caractère, de son tempérament. Je connais, je me suis frotté à lui lors d’une négociation récente. Mais la difficulté relationnelle n’exclut pas de saluer l’artiste professionnel. L’ancien alpiniste cède la barre du groupe Nestlé en ayant, cette année, franchi ses plus beaux sommets : 100 milliards de francs suisses de chiffre d’affaires et plus de 10 milliards de bénéfice net.

Sur un plan purement commercial, c’est un exploit ! Chapeau : superbe manager, entreprise bien gérée, stratégie confirmée !

Mais s’agissant pour nous, Français, de rechercher quelques indications sur l’évolution des prix pratiqués par nos amis industriels, il faut regarder derrière la vitrine et lire les comptes puisqu’on nous les livre pour illustrer l’exploit.

En pleine crise du lait, Nestlé a su faire son beurre.

« La force de Nestlé », dit un analyste helvétique, « c’est l’anticipation. Nestlé n’attend pas pour répercuter les hausses ». C’est ce que P. Brabeck lui-même appelle « les mesures préventives pour contrer la hausse des matières premières ».

Comme son éternel rival, Danone, Nestlé n’a pas attendu pour répercuter la hausse du cours du lait. Résultat : « Les produits laitiers frais ont amélioré de manière significative leur rentabilité ». La marge de cette catégorie de produits a progressé de 90 points de base (source Agra Alimentation) et atteint 11,1 %.

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Loin des profits réalisés sur les produits pharmaceutiques (33 %), mais supérieure aux marges sur les eaux en bouteilles et sur la confiserie. Pour un secteur en crise, ce n’est pas mal !

D’ici jeudi, François Fillon trouvera bien deux ou trois distributeurs à fustiger, histoire de dénoncer quelques dérapages de prix sur les produits laitiers.

Mais qu’on se rassure, 2008 s’annonce encore un très bon cru pour l’industrie de la transformation laitière.

Michel-Edouard Leclerc

Mercredi 27 février 2008

Inflation : politiques et professionnels pratiquent la danse du scalp !

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« La loi du scalp»  par Salvé – Ed. Dupuis

Depuis dimanche dernier, le cours de l’hypocrisie a subi une spectaculaire envolée. Jamais le débat sur l’inflation ne nous avait offert un tel florilège de bêtises ou de défausses.

C’est l’Institut National de la Consommation qui a mis le feu aux poudres. Sacrée Marie-Jeanne Husset, elle rêvait de ce coup génial qui allait scotcher sur place son concurrent médiatique de l’UFC, Alain Bazot. Elle n’avait manqué aucun plateau TV depuis trois mois, concourait avec Robert Rochefort pour l’Oscar du meilleur expert ès concurrence. Et elle oeuvrait plutôt bien, renvoyant dos à dos industriels, distributeurs et politiques. La posture parfaite.

Dimanche, donc, avant la sortie en kiosque, tout ce que l’industrie, la distribution et la classe politique compte comme porte-voix s’est trouvé embringué dans une formidable course à l’échalote, et sommé, par des journalistes fébriles comme jamais, de s’expliquer sur ce retour de l’inflation, spectaculairement mais caricaturalement mise en scène par la publication de l’INC.

A ce moment-là du feuilleton, personne n’ayant épluché ladite étude, tout le monde fut bien obligé d’acquiescer, d’amplifier la plainte en la confirmant (l’étude confirmait l’opinion ! Un politique, ça ne contredit pas l’opinion).

Si le système médiatique ne s’était pas emballé, et si chacun avait pris le temps de lire l’opus de l’INC, tout cela eût pu être relativisé : relever les prix sur 5 ou 6 sites Internet non représentatifs des prix hypermarché de chaque enseigne, c’est quand même un peu de l’arnaque même si ce n’est pas « totale daube ».

Passons ! Cette prise de parole avait un mérite : émanant d’une institution publique, elle confirmait les observations déjà faites par les organisations de consommateurs. Et, excusez du peu, elle crédibilisait mes propres campagnes de communication dénonçant la flambée des tarifs des industriels pour 2008 et les limites de la réforme Chatel.

Ce qui est vraiment désolant dans cette affaire, ce n’est pas tant la légèreté de l’INC que l’agitation d’une classe politique réduite à des effets d’annonces plus hypocrites les unes que les autres : qu’on en juge.

Le premier coincé, ce fut Luc Chatel : quasi silencieux depuis les dernières publications de l’indice INSEE (inflation alimentaire de 4,2 % en janvier), il cherchait la parade. Lui et Christine Lagarde avaient imprudemment annoncé une baisse des prix de 3 % en janvier. Mais que dire quand le yaourt grimpe de 40 % ? Alors, il a osé cette pirouette et laissé entendre que finalement sa loi ne produirait d’effets qu’au 1er mars, ce qui est bien sûr une contre-vérité, la loi Chatel est applicable depuis le 2 janvier !!! Avec les résultats que l’on sait.

Yves Jego (de l’UMP) n’a pas fait non plus dans la dentelle. Il a recommandé au gouvernement « de sanctionner ceux qui profitent de l’occasion pour augmenter leurs profits » en saisissant le Conseil de la Concurrence. Ca ne mange pas de pain, c’est facile à dire, sauf que le Conseil de la Concurrence n’est pas compétent pour se saisir des dérives de prix quand il n’y a ni entente, ni abus de position dominante. Il n’y a pas de « délit de grosses marges » dans le droit français de la concurrence. Ou alors, vite qu’on nous le dise parce qu’il faudrait sanctionner Total, Nestlé, L’Oréal, Pernod pour les bénéfices fabuleux réalisés en 2007 !!!

Michel Barnier (Ministre de l’agriculture) a quasiment endossé, à la place de Jean-Michel Lemétayer, la fonction de Président de la FNSEA : « Je n’accepterai pas que l’on montre du doigt les agriculteurs dans ce problème… Ne cherchez pas la responsabilité chez des gens qui bossent… ». Allez, on en convient ! En moyenne, les agriculteurs ne sont pas ceux qui, dans ce retour de l’inflation, se sucrent le plus. Mais de là à dédouaner les gros céréaliers ou même les laitiers, il y a comme une contradiction. On ne peut pas à la fois dire que cette augmentation des cours est une aubaine pour nos agriculteurs et nier qu’une hausse de 80 % pour les céréaliers, ça ramène un peu de blé dans les chaumières et que 35 % sur le lait, ça met plus de beurre dans les épinards.

Il n’y a pas de petites économies pour François Copé (UMP). Lui qui est chargé de virer des chaînes publiques toute publicité commerciale qui aurait pu permettre d’animer la concurrence, il appelle le gouvernement à agir « dare-dare ». Il l’invite « à mettre en place des dispositifs de transparence et d’information qui permettent aux consommateurs de regarder, de comparer ». Pas à la télé, bien sûr. Eh bien, je l’invite à consulter « quiestlemoinscher.com » avec ses 546 000 relevés de prix effectués fin janvier (500 fois plus que dans l’étude de l’INC). En tout cas, je tiens là mon premier client pour ce site.

Le plus rigolo, c’est quand même Georges Sarre (PS). Nostalgique d’un dirigisme aux couleurs d’un Etat socialiste qui « s’opposerait à l’ultralibéralisme débridé » de Sarkozy, il réclame un blocage des prix. Mais c’est pour aussitôt dire que le « dogme européen interdit à l’Etat de prendre une telle mesure ».

Frédéric Lefebvre (UMP), lui, a remis au goût du jour une autre mesure qui traîne dans les cartons depuis vingt ans : le double étiquetage. Pourquoi pas. Avec le maintien des étiquettes en francs, celles qui mentionnent le prix au litre et au kilo, les infos promos, et bientôt les émissions CO² et la composition nutritive des produits…pas sûr que cela ne rajoute pas à la confusion. Mais rajouter un thermomètre, cela fera-t-il baisser les prix.

Une cinquantaine d’élus se sont ainsi exprimés, sans qu’un seul n’ait daigné revenir sur le fond du problème : le refus des parlementaires, lors du débat sur la loi Chatel, d’abroger définitivement la loi Galland et de libérer la négociation commerciale dont l’adoption a été reportée au printemps 2008.

Lors des débats parlementaires, j’avais eu l’occasion, aux côtés du directeur des achats d’Auchan, puis de celui d’Intermarché, d’annoncer le retour de l’inflation. Nous avions chiffré les augmentations tarifaires, dit notre incapacité de les compenser dans le système actuel. Mais les parlementaires, pour la plupart, avaient contesté la véracité de nos chiffres. Les ministres, eux, s’étaient laissés embobiner par les promesses de modération tarifaire des industriels au point d’annoncer naïvement une baisse des prix en janvier correspondant à un bonus de 600 euros par foyer.

Malgré nos campagnes de publicité qui citaient les hausses tarifaires des grandes marques, jamais démenties, c’est bien le gouvernement et les parlementaires qui ont décidé de surseoir à la réforme définitive de la loi Galland contre l’avis même du Président. Pour preuve, le recours à Madame Hagelsteen, chargée de préparer le dispositif printanier.

Alors, cette danse du scalp autour des distributeurs, quelle que soit leur part éventuelle de responsabilité, prend aujourd’hui des airs de chasse aux sorcières qui ne sent pas démocratiquement très bon.

On aurait voulu nous inciter à reprendre nos campagnes de communication qu’on ne s’y serait pas pris autrement.

Eh bien, oui, je le confirme : on va remettre le couvert. A bientôt donc…

Michel-Edouard Leclerc

Jeudi 14 février 2008

L’information économique : c’est vraiment le service minimum

Je suis souvent intervenu, pour dénoncer la pauvreté de l’information économique dans les médias. Il y a bien quelques émissions remarquables sur BFM, Radio Classique etc. Et même sur les chaînes généralistes : « Rue des Entrepreneurs » sur France Inter par exemple, et « Capital » sur M6, désormais tenaillées entre le besoin de renouveler le genre et la recherche d’audience. Mais si l’on s’en tient aux JT, aux émissions diffusées aux heures de grande écoute, l’économie est le parent pauvre de l’information. Elle est trop souvent présentée sous des formes caricaturales, lapidaires ou idéologiquement biaisées. Le principe étant : quand cela va mal, on en parle, et quand cela va bien, « on n’est pas là pour servir la soupe aux entreprises ».

On peut comprendre les craintes des journalistes, de moins en moins formés aux choses de l’économie : les politiques, les syndicalistes, les entrepreneurs et même les ONG tentent d’instrumentaliser les données économiques à leurs fins partisanes. Tout le monde essaie de manipuler tout le monde. Mais faut-il que les médias eux-mêmes participent à cette désinformation. Au mieux, ils se retranchent derrière une paresse pédagogique, maquillée en forme de prudence. Plus facilement, ils adoptent le point de vue le plus racoleur.

Dans ce contexte, il n’y a rien d’étonnant à ce que nos concitoyens deviennent définitivement suspicieux à l’égard de tout indicateur, prévision ou information économique.

Pas plus tard qu’en fin de semaine dernière. Je discutais avec un rédac chef sur les bons résultats de l’économie française en matière d’emploi. 10% de chômeurs en moins, en un an, c’est vraiment un bon score ! Eh bien, cherchez dans les journaux : je ne parle pas des Echos ou de La Tribune. Non, je parle du Progrès, de Nice Matin, du Populaire ou des journaux « grand public ». L’affaire est bâclée, traitée comme une brève. Directement reprise de l’AFP. Très peu de commentaires.

On nous tartine des pages et des pages sur les risques de licenciement économique dans une usine Arcelor ou une usine Michelin. Légitime sur le plan social me direz-vous ! Certes ! Mais l’un n’empêche pas l’autre.

Ce rédac chef m’a rétorqué : « Les trains qui arrivent à l’heure n’intéressent personne. Et puis, les gens ne croient plus aux statistiques officielles ».

- « Soit. Mais qu’est-ce qui empêche les journalistes de faire une investigation sur la réduction du chômage en France ? Un article ou une opinion qui émanerait de vous et non du politique ? ».

Il est resté sans voix, perplexe et sceptique. Je reprends alors un autre exemple : cela fait deux mois que j’ai fait le tour de toutes les émissions de radio pour parler de la réforme de la loi Galland. A cette occasion, j’ai annoncé plus de dix fois que mon groupe avait créé près de 6 000 emplois en 2 ans. Bien plus que les licenciements potentiels des usines précédemment citées. Eh bien, figurez-vous, pas une seule reprise de l’info, alors que mes autres propos, critiques il est vrai, ont été largement repris dans la presse.

Un climat de défiance de l’opinion à l’égard de la chose économique ? Allons donc, en matière culturelle, c’est l’offre qui fait la demande. C’est l’offre aujourd’hui qui fait défaut. Une offre de qualité, pédagogique, intéressante.

Je persiste donc : sur les questions qui les concernent directement (pouvoir d’achat, emploi, organisation du travail, produits et mode de consommation, etc.) nos concitoyens méritent plus de respect. L’information économique devrait devenir une priorité. Et puisque l’on parle d’une redéfinition des missions du service public, je me demande s’il ne s’agit pas là de son principal chantier ?

Michel-Edouard Leclerc

Mardi 12 février 2008

Carburants : L’UFC Que Choisir polémique sur l’augmentation des marges !

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© Edward Hopper – Gas – 1940

Il y a une quinzaine de jours, l’UFC Que Choisir a interpellé Christine Lagarde sur le non-respect des accords de modération de prix des carburants signés à Bercy. L’association de consommateurs évoquait une augmentation des marges des stations-service de… 2 centimes !!!

Tout d’abord, s’agissant de marges brutes, j’ai trouvé l’observation complètement ridicule. Qu’est-ce donc qui justifiait cette sortie médiatique ? Règlement de compte entre l’UFC et Christine Lagarde ? Ou encore simple interpellation, histoire de faire parler de l’UFC ?

Toujours est-il que j’ai voulu en avoir le cœur net.

1. Les données présentées par UFC Que Choisir

L’UFC raisonne à partir de données publiées par l’UFIP sur son site institutionnel. Nous ne connaissons pas l’assiette de ces calculs. Mais sur la base d’une cotation « Platt’s » de la source UFIP, nous avons reconstitué les marges théoriques de distribution (toutes enseignes confondues) pour les mois de décembre 2007 et janvier 2008.

Le gazole représente environ 70 % des ventes. Le calcul de la marge brute donne 6.36 cents par litre en décembre et 7.07 cents en janvier. Soit un accroissement de marge de 0.71 centimes par litre… !

Pas de quoi fouetter un chat, d’autant que cette augmentation ne prend pas en compte l’évolution des frais de stockage, de passage en dépôt, ni les frais de transports entre le dépôt pétrolier et le point de vente.

2. L’évolution de la marge d’une station-service E. Leclerc

La plupart de nos stations-service sont implantées sur les parkings de nos hypermarchés, et partagent avec le magasin des frais d’investissement, de communication, de gardiennage et de gestion. Ce qui rend évidemment toujours un peu compliqué l’élaboration d’une comptabilité analytique dédiée aux seules stations-service.

Néanmoins, l’examen de ces comptes fait apparaître un résultat net annuel d’exploitation compris entre 0.2 et 0.5 % du chiffre d’affaires TTC (juin 2006 à juin 2007).

En novembre et en décembre une station E. Leclerc « prenait » en moyenne 0.012 euros par litre. Cette marge n’a pas évolué sensiblement depuis septembre 2007.

Difficile de faire moins cher, nous pouvons plus ou moins bien acheter, mais il n’y a pas beaucoup de « marge » de manoeuvre.

La commercialisation de carburants est nécessaire à l’attractivité de l’hyper. C’est un produit d’appel, c’est un service à la clientèle qui se déplace en voiture.

Avec d’aussi petites marges, tout le monde comprendra que notre enseigne ne se sent pas concernée par cette polémique.

Michel-Edouard Leclerc

Lundi 11 février 2008

« Netprix » : la revue Linéaires compare les prix des cybermarchés

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© Linéaires – Février 2008

Je vous ai parlé, mardi, du dernier classement de prix de la revue Linéaires, accessible sur internet. La revue a pris une autre initiative intéressante. Elle a comparé les performances prix des enseignes du Net entre elles (Auchandirect, Telemarket, Ooshop, Houra). Et elle a comparé aussi leur niveau de prix avec celui des hypermarchés.

1) Au premier classement (Netprix), « Auchandirect » arrive en tête. Sans lauriers, sans agressivité commerciale, mais sans inquiéter la plupart des enseignes d’hypermarchés.

2) Dans l’ensemble, dit Florent Vacheret, le rédacteur en chef, « les quatre grands cybermarchés nationaux filent du mauvais coton. Les marchands du web affichent en moyenne des prix quasiment 20 % supérieurs aux magasins en dur ».

Les enseignes de cybermarché ne se préoccuperaient-elles pas du prix ?

- Les uns diront : qu’importe, les consommateurs ne sont pas les mêmes. A voir ! La clientèle compare les offres des uns ou des autres sur le Net ou sur prospectus et ne me semble pas aussi segmentée qu’on le dit.

- Les autres se poseront la question : jusqu’où faut-il débaptiser ces sites et les placer désormais sous la bannière unifiée d’un même groupe de distribution (Carrefour/Ooshop ?), au risque de rendre illisible la promesse prix de l’enseigne.

Il y a débat : Quelques adhérents, cycliquement, m’assaillent de leur lobbying pour que nous lancions un site marchand E. Leclerc sur le web. Nous sommes quasiment prêts. Mais s’agissant d’une enseigne dont la performance prix est leader, faut-il que nous prenions le risque d’altérer notre image tant que nous ne pouvons offrir les prix bas du marché sur le Net ?

L’indice « Netprix » de Linéaires confirme qu’il faut être prudent. Les cybercommerces sont notre avenir. Mais rien ne sert de se précipiter. Il ne faut pas courir après le chiffre d’affaires dans n’importe quelles conditions. Nous testons, avec succès un Express Drive à prix hyper (commande sur le Net, fourniture sur site). Nous irons sur le net marchand quand nous pourrons garantir que nous serons les moins chers, et sans trop d’écart avec nos hypers.

Michel-Edouard Leclerc

Vendredi 8 février 2008

Rapport Attali : une 317ème proposition ? Chiche !

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Anodine mais amusante réflexion de Philippe Mabille dans La Tribune du 8/02 : « Pourquoi Jacques Attali a-t-il arrêté son bras à 316 mesures précisément, et pas 300 » (chiffre repris pour la couverture du livre). Pourquoi pas un autre nombre ?

Il s’aventure : « clin d’œil aux 613 mitzvot (commandements) qui…furent donnés par Dieu à Moïse et fondent la Torah » ?

La tradition juive a toujours entretenu le mystère des nombres et pas seulement chez les Cabalistes.

J’ai donc posé la question, ce matin, à J. Attali et j’attends la réponse.

Mais je me risquerais bien à une autre explication. Il y aurait bien eu l’opportunité d’intégrer une 317ème mesure dans le rapport. C’est l’abrogation de la loi Lang.

A part libraires et éditeurs, les lecteurs connaissent de moins en moins cette loi (1981) qui interdit de pratiquer des rabais sur les livres. C’est typiquement une mesure corporatiste. La Fnac, puis E. Leclerc, s’étaient battus contre cette mesure qui faisait partie des « déjà » 101 propositions de Mitterrand. Les tribunaux nous avaient re-toqués au grand soulagement de la profession arc-boutée à l’époque, comme les taximen aujourd’hui.

Je n’arrive pas à croire que « le tombeur » des professions protégées ait incidemment oublié cette affaire.

Il y a quelques jours, je débattais sur Radio Classique, avec Denis Jeambar et Eric Le Boucher (rédacteur en chef au Monde et membre de la Commission Attali). Ironiquement, je lui ai demandé l’origine de cet oubli. Il avait l’air sincèrement interloqué : « Tiens, oui, personne n’a abordé le sujet en commission ».

Soit, mais de la part de J. Attali, esprit si universel, j’ai du mal à le croire.

Il m’est venu cette idée, cette impression, ce début de soupçon, que, peut-être…il valait mieux qu’il en soit ainsi pour que le rapport soit diffusé ! Vous imaginez les cris d’orfraie des libraires si notre homme était revenu sur le sujet. Quant à Bernard Fixot, nul doute qu’il aurait dû mettre le livre au pilon.

Bon ! Les méchantes langues trouveront là argument : « Il vaut mieux s’attaquer au corporatisme des autres professions plutôt que de s’en prendre au sien ».

Dans le doute, je lui donnerais le bon Dieu sans confession. Mais à une seule condition : qu’il nous dise son avis sur cette législation…à cent lieues des recommandations de la Commission Attali.

P.S. de dernière minute : Jacques Attali vient de me répondre, la Commission et lui-même sont favorables au maintien de la loi Lang.

Michel-Edouard Leclerc

Mercredi 6 février 2008

Pouvoir d’achat 2007 : positif (+2 % indicateur E. LECLERC-BIPE), mais moins qu’annoncé par l’INSEE (3,3 %)

Alors que Madame Lagarde reçoit Alain Quinet, rapporteur d’une Commission chargée de « plancher » sur les indices officiels, je fais mettre en ligne les derniers résultats de l’étude E. LECLERC-BIPE sur l’évolution du pouvoir d’achat effectif du consommateur français. Notre indicateur (mon-pouvoir-dachat.com) confirme une progression de 2 % pour 2007. C’est moins que ne l’annonçait l’INSEE (3,3 %). Mais c’est positif.

Cette performance suffira-t-elle a re-booster le moral des ménages, au plus bas niveau depuis douze ans ? Pas sûr, même si le gouvernement puisera dans ces chiffres quelque réconfort. La reprise de l’inflation constatée en novembre et décembre pourrait laminer les projections positives de 2008. Et la frustration des consommateurs reste légitimement marquée par 7 années de très faible progression du pouvoir d’achat effectif (hors dépenses contraintes) : 1 % seulement en moyenne par an depuis l’an 2000 (indicateur E. LECLERC-BIPE).

1) L’indicateur E.LECLERC-BIPE (principe et méthode)

C’est au cours de l’année 2003 que j’ai engagé mon enseigne dans le débat public sur le pouvoir d’achat. Interpellé par les consommateurs sur l’augmentation des prix, et conscient que l’exploitation des indices officiels ne pouvait rassurer les Français sur l’évolution du pouvoir d’achat, j’ai confié au BIPE (groupe d’experts économiques indépendant) la mise en place d’un indicateur plus pertinent.

Il ne s’agissait pas de contester la probité des chiffres de l’INSEE. Simplement, nous semblait-il, les indicateurs macroéconomiques, construits pour la comptabilité nationale et les comparaisons internationales (OCDE), ne reflétaient pas la réalité vécue par les Français.

L’indicateur du pouvoir d’achat effectif des Français E. LECLERC-BIPE se différencie finalement par rapport aux indicateurs de l’INSEE par une prise en compte différente des charges contraintes des ménages et de l’évolution démographique.

Pour l’INSEE, le loyer, les charges de logement (électricité, gaz, eau…), les assurances obligatoires (logement, santé, auto), les remboursements de crédits et les abonnements de transports collectifs…sont des dépenses comme les autres. Dans notre conception du pouvoir d’achat effectif, ces dépenses ne sont pas arbitrables ou re-négociables. Elles participent de l’élévation du niveau de vie, mais leur financement affecte les achats courants.

Tout se passe comme si, en réalité, les consommateurs, après avoir mis de côté dans une enveloppe, les sommes affectées au paiement de l’impôt et des cotisations, remplissaient une deuxième enveloppe du montant de ces dépenses contraintes. Le pouvoir d’achat effectif, c’est donc « le pouvoir d’acheter avec ce qui reste ».

L’indicateur E.LECLERC-BIPE se différencie aussi de celui de l’INSEE par sa prise en compte de l’évolution démographique. L’indicateur de l’INSEE mesure le pouvoir d’achat des ménages, dans leur globalité, alors que l’indicateur E. LECLERC-BIPE tient compte du nombre d’individus par foyer, par unité de consommation.

Les résultats de nos analyses montrent que, depuis 2000, le pouvoir d’achat effectif n’a progressé que de 8 %, une évolution deux fois inférieure à celle annoncée par l’INSEE.

2) Les résultats publiés par l’INSEE pour 2007

On connaît les réserves des organisations de consommateurs sur le calcul de l’inflation mesurée par l’INSEE. Même si l’institution a bien enregistré une augmentation substantielle des prix en novembre et en décembre, l’INSEE retient, pour l’année 2007, une inflation moyenne de 1,5 %.

Fort de cette estimation, l’INSEE affirme que pour 2007, le pouvoir d’achat a assez fortement augmenté : 3,3 % en 2007 (après 2,4 % en 2006).

3) L’indicateur E. LECLERC-BIPE du pouvoir d’achat 2007

Comme nous l’avons dit, notre indicateur repose sur les relevés chiffrés récoltés par l’INSEE. En l’absence d’autre indicateur d’inflation (une commission planche sur ce sujet à l’AN, à la demande de Nicolas Sarkozy), notre travail consiste à reclasser les données nationales en tenant compte de la problématique des charges contraintes.

Celles-ci ont fortement augmenté en 2007 (en moyenne, 6, 2 %), principalement du fait de l’accroissement des remboursements de crédits (6,8 %) et de l’évolution des loyers (6,5 %).

Il en résulte une appréciation toujours positive, mais moins optimiste. L’indicateur E. LECLERC-BIPE constate une progression de 2 % du pouvoir d’achat effectif, et non 3,3 % (indicateur INSEE).

4) Pouvoir d’achat et moral des ménages

Cette estimation positive est-elle de nature à doper le moral des ménages ? La dernière enquête de l’INSEE (janvier 2008) a révélé combien celui-ci est au plus bas. Il n’a même jamais été aussi bas depuis 12 ans. Et ce n’est pas la reprise de l’inflation qui va les rassurer.

Le gouvernement n’a pas tort quand il fait valoir que la plupart des mesures du Plan pour améliorer le pouvoir d’achat « ont besoin d’un peu de temps » pour produire leurs effets. Les lois viennent à peine d’être votées et certains décrets peinent encore à être publiés. Ne rejoignons donc pas trop vite le camp des éternels Cassandre !

Pour autant, l’impatience des Français est légitime. La Commission Attali a ouvert des perspectives pour que le gouvernement étudie dès le printemps les possibilités d’une revalorisation directe des salaires, par transfert des cotisations sur l’impôt. Le SMIC, comme les allocations vieillesse, feront l’objet d’un coup de pouce.

Mais s’agissant de l’évolution des prix, je pense que nous avons suffisamment assez perdu de temps.

Le retour de l’inflation sur les biens de consommation courante n’est pas inéluctable. Il y a une sur-inflation française consécutive au maintien de la loi Galland qui pousse les industriels à augmenter les tarifs bien au-delà de la répercussion de la hausse des matières premières.

Plus tôt Nicolas Sarkozy nous libèrera du carcan de la loi Galland (suppression des marges arrière, négociabilité des tarifs), plus tôt nous pourrons alors attaquer l’inflation à la source.

Je l’affirme comme j’engage mon groupe : avec la suppression de cette loi, nous pourrons diviser les prévisions d’inflation (3,5 à 4 % au premier semestre) par deux d’ici la fin 2008.

Michel-Edouard Leclerc

Mardi 5 février 2008

Le mensuel « Linéaires » publie son classement prix des enseignes

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Après « Que Choisir », la revue « Linéaires » publie, dans son édition de février, la dernière vague de relevés réalisés par ses journalistes.

Le classement « prix » :

Ce n’est pas une surprise. E. Leclerc reste premier, « intouchable. Et ce, pour la quatrième vague consécutive ». Intermarché continue de baisser ses prix et vient talonner notre enseigne, après avoir doublé Auchan (désormais 3ème).

L’enseigne Carrefour ne démérite pas. Elle affiche des indicateurs plutôt constants, mais elle « n’occupe encore qu’une décevante quatrième place. Clairement pas en phase avec ses revendications de leadership en prix sur ses sites… ».

L’écart continue à se creuser entre les premiers et les derniers (trois années d’inflation (au rythme actuel) entre E. Leclerc et Géant, cinq années entre E. Leclerc et Casino ; quant à Monoprix, il plane 15 points d’indice au-dessus de nous…).

Linéaires et les hausses :

Intéressant aussi, bien que partiel, ce relevé de prix effectué dans la région rennaise en janvier. La flambée atteint 3,6 % ! « Un camouflet pour le gouvernement…Un montant qui représente grosso modo autant que les baisses de prix progressives nées des accords Sarkozy (été 2004) et de la loi Dutreil (janvier 2006). »

Voilà qui conforte aussi les prévisions que j’avais opposées à Luc Chatel dernièrement. (Il pariait sur une baisse de prix de 3 % en janvier, quand je prévoyais 4 % de hausse).

Michel-Edouard Leclerc

Lundi 4 février 2008

Législatives à Chartres : l’homme politique accuse l’épicier de sa défaite

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© Nouvelle République du Centre (27/01/2008)

La semaine dernière, déboulant dans un couloir de l’Assemblée Nationale, je me suis fait interpeller par un Jean-François Copé autoritaire et en colère : « Ton type (l’adhérent E. Leclerc –NDLR-) à Chartres a un comportement inadmissible. C’est scandaleux. Tu n’as pas le droit de laisser faire ça. C’est anti-citoyen, anticonstitutionnel, antidémocratique. Leclerc va avoir sur le dos les députés de l’UMP qui sont très en colère contre ton groupe. »

Passé la surprise, j’ai, sans surenchérir sur le ton, remis les choses au point avec JFC. Je le connais depuis longtemps. Il a toujours été cordial et bien plus mesuré. Mais je ne pouvais pas laisser passer de telles allégations sans taper quelque peu, moi aussi, sur la table.

De quoi s’agit-il ? De l’affrontement de deux hommes : l’un, Jean-Pierre Gorges, maire de Chartres, ex-candidat UMP aux législatives, battu ce week-end ; et Olivier Ducatel, adhérent E. Leclerc à Luisant, qui exploite un magasin trop petit, coincé entre plusieurs zones d’habitations.

Olivier Ducatel travaille depuis une dizaine d’années sur un projet de transfert-agrandissement dans une zone commerciale au sud de Chartres. Son projet rencontre très peu d’opposition sur le plan local tant il répond à une nécessité économique et urbaine.

Le projet, soutenu par les deux maires socialistes (de Luisant, ville d’implantation, et de Barjouville, ville d’accueil), était en bonne voie lorsque le nouveau maire de Chartres a voulu y mettre le holà.

Jean-Pierre Gorges (que je ne connais pas et contre lequel je n’ai aucun autre grief) a sciemment décidé de sacrifier le projet commercial de notre adhérent (qui émarge aussi à l’UMP !) pour essayer de racoler les voix des commerçants de Chartres. Après avoir appuyé des projets concurrents (Carrefour et Casino), il a fait modifier in extremis le SCOT (schéma d’aménagement urbain) pour empêcher notre adhérent d’obtenir son autorisation d’urbanisme.

Malgré la médiation d’élus ou de chefs d’entreprise locaux, et même d’Hervé Novelli, Ministre de l’Industrie, Jean-Pierre Gorges n’a été réceptif à aucune contre-proposition. Il s’est enferré dans une politique agressive à l’égard d’Olivier Ducatel en comptant bien récupérer quelques voix supplémentaires auprès des administrés des Chambres des Métiers et de Commerce.

Les rapports entre les deux hommes se sont évidement envenimés. Et, par moment, disons-le, ces deux-là nous ont joué Pepone et Don Camillo (sauf qu’ils sont du même parti) en plus burlesque !

Toujours est-il que le maire de Chartres n’a jamais lésiné sur les moyens et sur les diatribes, allant jusqu’à souhaiter la radiation de notre adhérent de notre enseigne et son départ de la ville.

Alors, que voulez-vous. Notre épicier ne s’est pas laissé faire (normal, il a été à bonne école !), il a fustigé JPG et mobilisé par tract ses consommateurs et tout son environnement social. Au point que 12 000 clients ( !!!) ont signé une pétition soutenant sa démarche.

J’ai découvert, dans cette affaire, à quel point le corporatisme n’était pas l’apanage des seuls épiciers, agriculteurs ou pharmaciens. Non, à cette occasion, la classe politique (dans le cas d’espèce, les élus de l’UMP) sait faire bloc en maniant hypocrisie, cynisme, et arrogance.

Qu’auraient voulu Jean-Pierre Gorges et Michèle Alliot-Marie, Xavier Bertrand ou Jean-François Copé, appelés en renfort la dernière semaine des législatives ? Ils auraient voulu que notre adhérent accepte de perdre ses droits, mette en péril son projet d’entreprise et se sacrifie dans le seul but de devenir le bouc émissaire du maire de Chartres à l’égard des petits commerçants ? Sans aucune promesse, sans aucune solution alternative (re-modifier le SCOT, par exemple ?). Non, mais pour qui nous prennent ces gens-là. Comment ont-ils pu croire qu’en m’interpellant, j’allais être de connivence et radier notre adhérent !

Jean-Pierre Gorges a été battu. Largement (45 % contre 55 % à la candidate socialiste, Françoise Vallet). Il bougonne : « Dans cette campagne, il y a eu l’intervention d’une grande surface qui a appelé à voter contre moi. Je pourrais dire à tous ceux qui ont voté pour moi de boycotter ce magasin. Il y a eu un déni de démocratie. » (4/02/08) Chiche !

Il réfléchit : il envisage de déposer un recours en annulation des élections parce que « Françoise Vallet a participé à une manifestation des salariés de la grande surface devant la mairie de Chartres » et qu’elle s’est rendue au centre E. Leclerc avec Ségolène Royal. Son collègue, le sénateur Gérard Cornu, l’approuve : « La problématique Leclerc a été déterminante. Je pense qu’il y aura un recours. Ce n’est pas possible de continuer dans de telles conditions. Aujourd’hui, c’est Leclerc, mais demain, ce pourra être un autre hypermarché qui attaquera un candidat en déployant de grands moyens. On ne peut supporter une telle ingérence dans les campagnes électorales. Il faut arrêter ça pour défendre la démocratie. »

Le discours de Jean-Pierre Gorges sera-t-il entendu à l’Elysée ? J’en doute : Nicolas Sarkozy lui rappellera que bien avant la visite de Ségolène Royal chez Leclerc à Luisant, lui-même a usé de ce tremplin pour annoncer la réforme de la loi Galland et sa politique du pouvoir d’achat.

Mais s’il continue ainsi à se défausser, Jean-Pierre Gorges pourrait bien connaître quelques retours de bâton. Lundi, il s’en prenait à E. Leclerc. Mais alors qu’on lui objectait qu’un tract, même virulent, ne saurait expliquer l’importance de sa défaite, c’est à Nicolas Sarkozy lui-même qu’il a adressé ses reproches : à l’impact de son mode de vie, à son impopularité nouvelle et aux frustrations des Français sur le pouvoir d’achat.

Décidément, il n’aura rien compris.

Michel-Edouard Leclerc

Dimanche 3 février 2008

« L’Ile » de Pavel Lungin : un film russe admirable

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Le film est diffusé à Paris dans très peu de salles. Il sortira sans doute bientôt en DVD. Je recommande à tous mes amis d’aller voir cette œuvre étrange et magnifique.

Pavel Lungin (Lounguine, en français !) s’exprimait le 9 janvier dans Le Figaro : « Le cinéma aujourd’hui est très formaté. C’est un cinéma de consommation… On n’avait pas mesuré à quel point la spiritualité reste profonde en Russie et combien les gens suffoquent dans ce monde de supermarchés. »

Touché ! PL, l’auteur de « Taxi Blues » (1990) et « Un nouveau Russe » (2002), livre une œuvre qui, de Bergman à Tarkovski ou Werner Herzog, nous interpelle sur l’essentiel : le sens de la vie, la condition humaine, le poids de la faute et la nécessité du rachat…

L’île : un groupe de rochers reliés par des pontons pourris et moussus, dans un estuaire de la mer Blanche. Une communauté monastique orthodoxe y prie autour d’une église en bois, érigée comme un amer fragile que délaissent les cargos en partance vers le large. Sa lumière est intérieure. Elle est douce, dorée, discrète et n’illumine que les cœurs d’une dizaine de pénitents. Et pourtant, toute l’humanité est là, hors les fastes et les apparences, avec ses obsessions, ses angoisses, ses lots quotidiens de jalousies, de tracasseries, et aussi de fraternité.

D’ailleurs la ville ne doit pas être si loin. Chaque jour ou presque, une barque accoste et dépose deux ou trois silhouettes emmitouflées, transies par le froid, hommes ou femmes de toutes conditions sociales, portant sur eux le tourment de leur corps…et de leur âme. Veuves de guerre, femmes enceintes d’un enfant non désiré, handicapés de toutes sortes et jusqu’à la folie, ils viennent consulter le Père Anatoli (admirable Piotr Mamonov), un moine thaumaturge, qu’on dirait échappé d’un roman de Dostoïevski. Tel Diogène devant son gourbi, il vit près d’une chaudière, sur son tas de charbon. Charitable mais irritable, il écoute, guérit parfois, retient ou lâche de saintes mais violentes colères. On le sent dévoré par une culpabilité indélébile.

« Pourquoi Caïn a-t-il tué Abel ». A tous ceux qui lui demandent de s’expliquer sur son irascibilité comme son dénuement, il répond par cette interrogation.

Anatoli a refusé, une fois pour toutes, de tourner le dos à la faute originelle. Il n’éructe pas contre sa déchéance, il ne défie pas le sort. Il porte sa croix avec remords et douleur. Chaque jour, le regard du starets se porte vers l’horizon, vers le lieu de son crime. La mer y est plate, immobile et chargée d’un silence comme ceux qui accompagnent les reproches les plus accablants. Plutôt que de fuir cette culpabilité, il y puise une force régénératrice, une force qui le transforme. Il devient humblement, malgré lui, l’instrument de Dieu devant les hommes. Il fait des miracles au risque lui même de frôler la folie. « Pourquoi m’a-t-il choisi, moi qui ai péché ? ».

C’est un film dépouillé. A l’image du radeau dans « Aguirre, la colère de Dieu » de Werner Herzog, l’île est l’habitacle silencieux d’une humanité qui cherche à s’élever.

Lungin prend son temps. Il faut, pour rentrer dans ce film, calmer notre frénésie urbaine, trouver l’espace et le temps de rechercher une paix intérieure, une disponibilité. Il ne s’agit pas d’y voir une ode à la religion, au mysticisme russe. Les questions soulevées sont justement intemporelles.

Dès les premières images, il se dégage de ce film, sans action spécifique, une énergie toute spirituelle. C’est d’une vie dont on nous parle. Aucune aspérité, aucun artifice ne vient troubler la quête du moine Anatoli. Dès le commencement, il dit sa condition de mourant. La caisse en bois, à l’entrée de sa chaudière, est son linceul. Il ne vit que pour le rachat de sa faute. Il n’attend que le pardon.

« L’homme est un animal qui a honte et c’est très gratifiant, contrairement à ce qu’on pense aujourd’hui. En refusant la honte, on réduit la vie. Parce qu’il y a dans le sentiment de honte et de péché une force immense de régénération. Le film transmet cela. »

C’est vraiment une œuvre profonde. Un film dont la beauté des images vous élève (des palettes de bleus, de verts, tantôt lavés par la fonte des flocons de neige, tantôt plombés par le gris de la roche ou assombris par la nuit nordique). Et ce feu : un feu permanent dans la chaudière qui mobilise toute l’énergie d’Anatoli. Le feu comme la foi, qu’il faut nourrir par tous les temps, comme un forçat. Et toujours la flamme qui dévore (purifie) les confortables « bottes de l’évêque où siègent les plus gros péchés du monde ». Elle réchauffe, entretient la vie et rassemble les hommes. Elle meurt avec eux.

Troublant, mystérieux sans tomber dans le mysticisme, tout simplement beau : ce film est admirable, vous dis-je.

Michel-Edouard Leclerc