Archive pour le 3 février 2008

Dimanche 3 février 2008

« L’Ile » de Pavel Lungin : un film russe admirable

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Le film est diffusé à Paris dans très peu de salles. Il sortira sans doute bientôt en DVD. Je recommande à tous mes amis d’aller voir cette œuvre étrange et magnifique.

Pavel Lungin (Lounguine, en français !) s’exprimait le 9 janvier dans Le Figaro : « Le cinéma aujourd’hui est très formaté. C’est un cinéma de consommation… On n’avait pas mesuré à quel point la spiritualité reste profonde en Russie et combien les gens suffoquent dans ce monde de supermarchés. »

Touché ! PL, l’auteur de « Taxi Blues » (1990) et « Un nouveau Russe » (2002), livre une œuvre qui, de Bergman à Tarkovski ou Werner Herzog, nous interpelle sur l’essentiel : le sens de la vie, la condition humaine, le poids de la faute et la nécessité du rachat…

L’île : un groupe de rochers reliés par des pontons pourris et moussus, dans un estuaire de la mer Blanche. Une communauté monastique orthodoxe y prie autour d’une église en bois, érigée comme un amer fragile que délaissent les cargos en partance vers le large. Sa lumière est intérieure. Elle est douce, dorée, discrète et n’illumine que les cœurs d’une dizaine de pénitents. Et pourtant, toute l’humanité est là, hors les fastes et les apparences, avec ses obsessions, ses angoisses, ses lots quotidiens de jalousies, de tracasseries, et aussi de fraternité.

D’ailleurs la ville ne doit pas être si loin. Chaque jour ou presque, une barque accoste et dépose deux ou trois silhouettes emmitouflées, transies par le froid, hommes ou femmes de toutes conditions sociales, portant sur eux le tourment de leur corps…et de leur âme. Veuves de guerre, femmes enceintes d’un enfant non désiré, handicapés de toutes sortes et jusqu’à la folie, ils viennent consulter le Père Anatoli (admirable Piotr Mamonov), un moine thaumaturge, qu’on dirait échappé d’un roman de Dostoïevski. Tel Diogène devant son gourbi, il vit près d’une chaudière, sur son tas de charbon. Charitable mais irritable, il écoute, guérit parfois, retient ou lâche de saintes mais violentes colères. On le sent dévoré par une culpabilité indélébile.

« Pourquoi Caïn a-t-il tué Abel ». A tous ceux qui lui demandent de s’expliquer sur son irascibilité comme son dénuement, il répond par cette interrogation.

Anatoli a refusé, une fois pour toutes, de tourner le dos à la faute originelle. Il n’éructe pas contre sa déchéance, il ne défie pas le sort. Il porte sa croix avec remords et douleur. Chaque jour, le regard du starets se porte vers l’horizon, vers le lieu de son crime. La mer y est plate, immobile et chargée d’un silence comme ceux qui accompagnent les reproches les plus accablants. Plutôt que de fuir cette culpabilité, il y puise une force régénératrice, une force qui le transforme. Il devient humblement, malgré lui, l’instrument de Dieu devant les hommes. Il fait des miracles au risque lui même de frôler la folie. « Pourquoi m’a-t-il choisi, moi qui ai péché ? ».

C’est un film dépouillé. A l’image du radeau dans « Aguirre, la colère de Dieu » de Werner Herzog, l’île est l’habitacle silencieux d’une humanité qui cherche à s’élever.

Lungin prend son temps. Il faut, pour rentrer dans ce film, calmer notre frénésie urbaine, trouver l’espace et le temps de rechercher une paix intérieure, une disponibilité. Il ne s’agit pas d’y voir une ode à la religion, au mysticisme russe. Les questions soulevées sont justement intemporelles.

Dès les premières images, il se dégage de ce film, sans action spécifique, une énergie toute spirituelle. C’est d’une vie dont on nous parle. Aucune aspérité, aucun artifice ne vient troubler la quête du moine Anatoli. Dès le commencement, il dit sa condition de mourant. La caisse en bois, à l’entrée de sa chaudière, est son linceul. Il ne vit que pour le rachat de sa faute. Il n’attend que le pardon.

« L’homme est un animal qui a honte et c’est très gratifiant, contrairement à ce qu’on pense aujourd’hui. En refusant la honte, on réduit la vie. Parce qu’il y a dans le sentiment de honte et de péché une force immense de régénération. Le film transmet cela. »

C’est vraiment une œuvre profonde. Un film dont la beauté des images vous élève (des palettes de bleus, de verts, tantôt lavés par la fonte des flocons de neige, tantôt plombés par le gris de la roche ou assombris par la nuit nordique). Et ce feu : un feu permanent dans la chaudière qui mobilise toute l’énergie d’Anatoli. Le feu comme la foi, qu’il faut nourrir par tous les temps, comme un forçat. Et toujours la flamme qui dévore (purifie) les confortables « bottes de l’évêque où siègent les plus gros péchés du monde ». Elle réchauffe, entretient la vie et rassemble les hommes. Elle meurt avec eux.

Troublant, mystérieux sans tomber dans le mysticisme, tout simplement beau : ce film est admirable, vous dis-je.

Michel-Edouard Leclerc