
Cette note est principalement rédigée à l’attention des professionnels du secteur de la distribution et des médias spécialisés.
La presse professionnelle a commenté, en fin de semaine dernière, le retrait d’Intermarché et de notre enseigne de la Fédération du Commerce et de la Distribution (FCD). Certains y voient le signe d’une crise suscitée par la proximité des débats parlementaires (réforme Raffarin, loi de modernisation économique). D’autres imaginent qu’elle préfigure un regroupement des indépendants…
Précisons donc :
1) Si vous avez manqué les épisodes précédents : chronologie, choix de la date pour annoncer ce retrait :
Ce retrait n’est pas lié aux négociations interprofessionnelles en cours (délais de paiement, réforme de la loi Galland), ni au planning des débats parlementaires.
Les enseignes E. Leclerc et Intermarché ont adhéré à la FCD en tant que membres associés, le 1er janvier 2006.
- EL et Inter n’étaient pas véritablement demandeurs. La FCD, par la voix de Jérôme Bédier et de Christophe Dubrulle, considéraient que la profession devait clarifier son système de représentation institutionnelle pour mieux être à même de peser sur les décisions des pouvoirs publics ou des parlementaires.
- EL et Inter avaient donc accepté deux strapontins, histoire de voir si le partenariat apportait quelque chose aux uns et aux autres, et siégeaient principalement, en tant qu’observateurs, dans 4 commissions : commission sociale, commission formation, commission qualité, comité environnement et développement durable.
Pour les membres de la FCD, il ne faisait pas de doute que cette présence transitoire constituait l’antichambre d’une future adhésion de plein droit.
Le 24 octobre 2007, Christophe Dubrulle, Président statutaire de la FCD, nous invitait cependant à choisir : adhérer complètement ou sortir de la FCD.
Les Mousquetaires et nous considérions que cette décision était prématurée. Transformée en organe représentant l’ensemble des métiers de la distribution, la FCD méritait qu’on s’y investisse. A contrario, la période d’apprentissage n’avait rien de probant. Nous n’avions pas vraiment l’impression d’être si désirés que cela.
J’ai, le 10 décembre 2007, répondu que nous préférions le statu quo, quitte à voir, dans quelques mois, comment les choses auraient évolué.
Mais le 10 mars dernier, la FCD réitérait sa position et nous intimait de choisir : « si E. Leclerc et Intermarché confirment leur souhait de ne pas adhérer à la fédération, l’application de l’article 10 (…) conduirait à considérer que votre enseigne n’a plus de lien avec notre fédération à compter du début de cette année. »
Nous sommes donc sortis. La FCD était maître de la chronologie. Les adhérents fondateurs de la FCD avaient offert de nous accueillir, nous avions accepté les conditions, nous n’avons pas voulu aller plus loin ni aussi vite. Il n’y a pas de polémique particulière à entretenir sur cet aspect de l’affaire.
2) Pourquoi cette adhésion « pour voir ». Pourquoi être sortis sans avoir accepté d’aller plus loin ?
Le premier point a fait débat au sein des trois groupes d’indépendants. Système U adhère complètement à la FCD. Jean-Claude Jaunait, puis Serge Papin ont d’abord servi d’intermédiaires, de facilitateurs. Intermarché a toujours été méfiant à l’égard de ce genre de structure. Nous avons finalement succombé aux arguments de Jérôme Bédier, mais à trois conditions :
a) La FCD devait non seulement s’ouvrir aux indépendants, mais devenir une véritable interprofession, à l’instar des organisations industrielles.
b) Nous devions y débattre essentiellement des problématiques de notre métier (juridiques, fiscales, sociales…), à l’exclusion des thèmes commerciaux ou politiques dont la diversité justifiait qu’ils soient portés par chaque enseigne.
c) Enfin, la spécificité des commerces indépendants devait être acceptée sans que la recherche de compromis n’aboutisse à les assimiler aux préoccupations du seul commerce intégré dont les membres fondateurs étaient les principaux représentants.
Au vu de notre courte expérience, force est de reconnaître que ces conditions n’ont pas été réunies.
a) La FCD n’est pas une interprofession. C’est un club d’hypers, apprécié par les ministères, l’administration et les fédérations industrielles en ce qu’il permet de n’avoir qu’un interlocuteur. C’est un club qui pèse (en chiffre d’affaires, en puissance publicitaire et médiatique !), mais ses opinions n’engagent jamais les grandes surfaces spécialisées (type Fnac, Darty), ni les enseignes franchisées. Enfin, nombre de commentateurs trouvent, comme nos adhérents, que les positions de la FCD sont très alignées sur celles du seul Carrefour.
b) La spécificité des commerces indépendants, ce n’est pas la tasse de thé de la FCD. A ce titre, nous n’avons jamais pratiquement été consultés. Or, c’est une évidence, dans certains dossiers comme la réforme de la loi Raffarin, nous ne pouvons pas avoir la même position que le commerce intégré. Nos adhérents indépendants ont tout à gagner à la libéralisation des autorisations d’équipement commercial. Du point de vue du droit de la concurrence, les parts de marché attribuées à chaque enseigne n’ont pas le même poids. Les mètres carrés cumulés attribués à Carrefour appartiennent…à la société Carrefour. Les mètres carrés attribués aux enseignes Système U, Intermarché ou E. Leclerc appartiennent…à chacune des 2 500 entreprises qui sont des entités juridiquement et patrimonialement indépendantes.
c) Enfin, la FCD est devenue de plus en plus politique. Elle a quitté le territoire de la représentation strictement professionnelle pour aborder des sujets de société tels que le développement durable et même certains aspects de la politique sociale…dont la responsabilité, à notre avis, échoit à chaque enseigne dans le respect de son autonomie et de sa différence (les adhérents E. Leclerc sont opposés à la généralisation de l’ouverture des magasins le dimanche, alors que plusieurs adhérents de la FCD poussent à cette libéralisation !).
3) La distribution risque-t-elle de payer très cher cette division ?
Franchement, je ne le crois pas.
a) Tout d’abord, nous ne nous interdisons pas de travailler encore avec la FCD. L’institution n’est pas incontournable, mais elle concentre une grande expertise sur des sujets juridiques, techniques ou fiscaux. Pas de problème pour réfléchir ensemble sur des dossiers « métier ».
b) Je suis persuadé aussi que la singularité des enseignes, loin de nuire à la profession, est une nécessité qui correspond à l’image trop concentrée du secteur. Alors que la Commission Européenne, les parlementaires français et la Commission Attali prônent une concurrence accrue sur notre territoire, la diversité des positions exprimées par chaque enseigne est le meilleur gage anti-collusion. Et pour sortir des querelles corporatistes, autant parler à plusieurs voix, comme le font aujourd’hui les nouveaux acteurs industriels et commerciaux sur le Net et dans le secteur de l’économie numérique.
Attention, ne croyez pas que je cherche à tout prix la marginalisation pour mon groupe. Il y a aussi des risques à jouer collectif dans un monde médiatique où l’image compte plus que le fond des dossiers. Prenez le cas du débat sur la loi Galland. Je me réjouis de voir aujourd’hui tous les distributeurs applaudir à la réforme. Mais, il y a encore un an, E. Leclerc était qualifié d’extrémiste à vouloir, seul, l’abrogation de la loi scélérate. Il vaut mieux, concernant les prix, par exemple, laisser les plus crédibles en matière de discount faire œuvre de pionniers plutôt que de rechercher des compromis impossibles.
c) De toute façon, les positions récentes de la FCD ont été prises sans que ni E. Leclerc, ni Intermarché n’aient été consultés. Pas plus nous n’avons été invités, ni même informés des dernières réunions au niveau ministériel ou entre fédérations pour discuter de la loi de modernisation économique. La FCD a pu se prévaloir de notre adhésion, mais c’est par Luc Chatel, Hervé Novelli ou les conseillers de l’Elysée que nous en connaissons les contenus. Alors ???
4) Qu’est-ce qui justifiait la précipitation de la FCD pour accélérer le calendrier ?
Le comparateur, vous dis-je, le comparateur. A mon avis, il n’y a aucune autre raison pour expliquer cette précipitation. J’imagine que la situation est devenue très difficilement gérable pour Jérôme Bédier à partir du moment où nous avons décidé de maintenir ouvert le site « quiestlemoinscher.com », malgré les pressions des enseignes concurrentes. Carrefour et Auchan nous font procès et Casino vient d’envoyer du « papier bleu ». Comment voulez-vous faire cohabiter le Landerneau de la distribution dans un tel climat de tension.