Archive pour la catégorie ‘Livres’

Mercredi 6 janvier 2010

La musique, la lecture, l’info sur le Web : les pirates rasent toujours gratis

BLOG 060110

Getty Images©

Bonne nouvelle pour les artistes, ce matin : le barème de rémunération des chanteurs et des musiciens pour la diffusion de musique « dans les lieux sonorisés (bars, restaurants, commerces, parkings) a été revalorisé pour la première fois depuis 1987 » (source AFP). Selon la Société des Auteurs, cette revalorisation n’excèdera pas « le prix de deux cafés par semaine pour un bar » ou « moins d’une coupe de cheveux tous les 5 mois pour un coiffeur ». Génial.

Mais en attendant l’efficacité supposée de la loi Hadopi, le piratage continue de faire des ravages.

Les artistes déjà bien établis en notoriété s’en tirent encore. Ils font des concerts, arrivent à marketer des CD sympas. Pour les autres, c’est le début de la galère. Et si les majors, pourtant décriés, n’arrivent plus à financer « les jeunots » par la marge sur des blockbusters, toutes ces filières (incluant labels musicaux, production DVD et jusqu’aux journaux papier) vont vivre une crise pas possible !

Le 3 janvier dernier, Bono, le chanteur de U2, a dénoncé les opérateurs économiques : ceux qui abritent le nouveau marché de la musique en ligne, ceux qui couvrent les échanges de fichiers et qui empochent les profits.

Dans l’économie réelle, tout commerçant, grand ou petit, généraliste ou spécialiste, est tenu de s’assurer de la qualité des produits vendus, tant en matière de sécurité, de respect des normes d’hygiène et des conditions légales d’accès. Pas de journaux pédophiles au rayon presse, pas d’alcool aux moins de 18 ans, pas de white spirit en vente libre, pas de produits frelatés, etc., etc. Et si des trafiquants opéraient des échanges de denrées illégales (drogue) dans nos magasins, nous aurions à rendre compte.

Pourquoi les commerçants du Web seraient-ils exonérés des mêmes responsabilités !

Bono a raison. Les opérateurs du Web ont bien la clé de l’antivol. La plupart des sites ont segmenté leur offre par zone géographique, ne serait-ce que pour s’adapter aux langues locales. Ils doivent déjà rendre compte de certaines pratiques illégales : propos racistes, publications nazies, transactions financières douteuses, etc. Les algorithmes de leur moteur de recherche sont même capables de tenir compte des préoccupations politiques de certains pays (censure en Chine, garde-fous « moraux » dans plusieurs républiques islamiques).

Cessons donc, dit Bono, cette hypocrisie qui focalise toute la répression sur les clients, sans exiger que la liberté d’exercice professionnel sur le Web soit liée au respect de la légalité.

Au fait, où en est-on avec Hadopi ?

Michel-Edouard Leclerc

Mercredi 12 août 2009

En Bretagne, il fait toujours beau.

Je suis à Concarneau, Finistère Sud. En bas, de la Loire à la Méditerranée, on parle de chaleur, de soleil, et même anticipe-t-on un regain de canicule. Mais ici, les hôteliers et les bistrotiers pestent contre les météorologistes. Non qu’ils aient tort dans leurs prévisions, mais parce qu’ils insistent trop, les traîtres, au risque de saboter la saison touristique.

J’aime aller marcher sur les dunes, là-bas, du coté de Nevez. C’est à deux pas de Pont Aven, lieu cher à Gauguin, à Seruzier, à Emile Bernard … C’est ici qu’officiait le grand poète breton Xavier Grall.

Une gueule à la Antonin Artaud, nourrit de Rimbaud, de psaumes, et d’autres flacons aussi tanniques, mais pétrit de culture et assoiffé de tendresse.

Longtemps, il nous a abreuvé de ses chroniques, dans le journal le Monde, le Télégramme. Il a porté le fer (« Le Cheval Couché») pour s’opposer aux niaiseries d’un trop plein de tradition (contre Pierre-Jackez Helias, auteur du fameux «Cheval d’Orgueil ».

Volontiers mauvaise langue, il savait sacrément polémiquer, jusqu’à caricaturer méchamment le trait.

Mais avec la météo, il savait composer. Je vous livre :

« Il crachine sur Trévignon. Comme des hordes de chiens gris, les nuages errent dans l’espace de la baie. L’humidité sur les murs, les vitres, cette glu, mais en juin, Trévignon prend sous le soleil neuf des couleurs catalanes… Voyez cette marée braillarde, bouillonnante ! Ce remuement insensé qui secoue les coques et les barques! Ecoutez ce jazz magnifique à la bouche des Bossoirs, aux orgues des roches, aux harpes des mâtures et des haubans. C’est bon, c’est fort ! Comment cette musique ne vous porte-t-elle pas à la hauteur de l’invention de la création, de la libération, le phare, comme une clarinette où viennent hurler les vents !

Clapots aux étambots ! Percussion de la grêle au tambour des quais !… »

Ce jour, j’ai envie de soleil, comme tous les «doryphores» fraîchement descendus du train à Rosporden. Mais de cette langue superbe, je ferai ma cape et passerai joyeux sous le grain.

Michel-Edouard Leclerc

Vendredi 16 janvier 2009

« Shibumi » : le mystère « Trevanian »

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«Shibumi», publié dans la collection « Noire » de Gallmeister, n’est pas un très grand roman. N’en déplaise à son excellent éditeur et à une critique littéraire trop complaisante, le second roman de Trevanian après «La sanction», se lit facilement, mais on y cherchera en vain les traces d’un génie littéraire.

Il est bien écrit (bien traduit !), mais comme beaucoup de thrillers, ce genre d’histoire a pris un sacré coup de vieux après les attentats du 11 septembre 2001.

Je fais partie de ces globe-trotters qui ont comblé des centaines d’heures d’attente dans les aéroports et les avions en lisant tout Robert Ludlum ou Kent Follet. J’adore. Mais il me faut bien reconnaître que « l’argument » ne fonctionne plus.

Oh, l’histoire se tient, même si elle tire en longueur et n’échappe pas à tous les poncifs du genre : défense de l’axe du bien contre les forces du mal, un méchant reconverti à l’amour et à la morale, goût immodéré des arts martiaux, individu solitaire aux prises avec une organisation supra-mondiale ; enfin, quelques leçons philosophiques inspirées par quelques scènes du Kamasoutra.

La réputation du livre aux USA tient d’abord à la personnalité de son auteur. On a dispersé beaucoup d’encre pour s’interroger sur ce prof de lettres, né en 1931 et décédé en 2005. Mais on ne sait pas grand-chose si ce n’est qu’il a passé toute sa vie à fuir les journalistes et à peaufiner le mystère de son existence. Même si Clint Eastwood a fait connaître une adaptation de son roman «La sanction», même si c’est l’un des auteurs les plus vendus dans le monde (5 millions d’exemplaires), on se perd dans l’utilisation de ses pseudos qui, outre Trevanian, peuvent être William Rodney Whitaker, Nicholas Seare et même Robert Ludlum lui-même !!! Eh oui, beaucoup de ressemblances avec l’inventeur de l’infatigable Jason Bourne («La mémoire dans la peau»). Encore que, personnellement, je reconnaisse plus facilement dans son type d’écriture la patte d’un Eric Van Lustbader. Qui sait ?

Mais si je vous parle de ce livre, ce n’est évidemment pas pour insister sur ses aspects littéraires. C’est tout simplement pour faire le lien avec mon billet précédent sur Philippe Sollers. On connaît l’anti-américanisme primaire de nos germanopratins. Mais de l’autre côté de l’Atlantique, l’auto-flagellation a aussi ses partisans. Dans le cas de Trevanian, la charge anti-américaine est aussi féroce et caricaturale que celle de Sollers. Mais ça n’a pas la même saveur venant d’un gars du cru.

Qu’on en juge : « L’Amérique a été peuplée par la lie de l’Europe…Ce n’est pas une race. Pas même une civilisation. Seulement un ragoût culturel des détritus et des restes du banquet européen…Pour éthique, ils ont des règles…Honneur et déshonneur se nomment « gagner » et « perdre ».

Trevanian est excessif. Il est surtout amer. S’il s’en prend aux Américains, c’est d’abord parce qu’ils symbolisent l’avenir de l’Occident.

« L’Occident est l’avenir ». Trevanian ne croit pas au mélange des cultures qui « donne toujours un assemblage de ce qu’il y a de pire dans chacune d’elles ». Aussi « Dans le monde futur, un monde de marchands et de techniciens, les impulsions primaires du bâtard seront les impulsions dominantes ».

Il y a, derrière l’outrance, un diagnostic implacable que ne renieraient aucun des radicaux des années 70. « Le fondement même du génie américain –de l’esprit yankee- est d’acheter et de vendre. »… Ils vendent « leur idéologie démocratique comme des colporteurs, encouragés par le grand racket de protection des ventes d’armes et des pressions économiques. Leurs guerres (sont) des démonstrations monumentales de productions et d’approvisionnements. Leurs gouvernements, une suite de contrats sociaux. »

Mais contrairement à tout idéal révolutionnaire, Trevanian ne croit pas aux « masses » comme acteurs du changement : « Le prolétariat des Etats-Unis (respecte) des valeurs comparables à celles du vendeur d’assurances ou du cadre supérieur… ». Il n’a qu’un seul but, « accéder à l’échelon de la bourgeoisie possédante ».

Trevanian est fasciné par le Japon, par cette sorte de philosophie orientale syncrétiste qui, du zen à la philosophie du Go, fonde, dans le seul individu, la capacité de rebondir. Il a été marqué par les camps de concentration japonais aux Etats-Unis. Cette image d’une population vaincue empêche de considérer le modèle américain comme un modèle philosophiquement acceptable. Résigné, déçu, frustré, il écrit : « La propagande du vainqueur devient vite l’histoire du vaincu. »

Michel-Edouard Leclerc

Jeudi 4 décembre 2008

Aravind Adiga signe « Le Tigre blanc », premier roman prometteur

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Au fil d’une rentrée littéraire qui a finalement livré une production « bien moyenne », sans chef-d’œuvre aucun, il arrive qu’émergent quelques ouvrages dignes d’un joli « coup de cœur ».

«Le Tigre blanc» d’Aravind Adiga (Buchet-Chastel) est de ceux-là.

Ce roman m’est tombé dessus dans l’univers cosmopolite d’un voyage d’affaires, alors que j’étais entouré de passagers plongés dans la lecture d’articles sur les attentats de Bombay. Dans la fièvre de cette actualité angoissante, loin des images traditionnelles d’une Inde de pacotille, j’ai reçu ce livre comme une assignation.

« Les habitants de ce pays attendent toujours que la guerre de libération vienne d’ailleurs : de la jungle, des montagnes, de Chine, du Pakistan. Cela n’arrivera pas. Chaque homme doit accomplir son propre pèlerinage de libération.

Le livre de ta révolution est dans tes tripes, jeune Indien. Chie-le, et lis. »

Pour un premier roman, Adiga ne prend pas de gants.

Oh, certes, ce n’est pas l’œuvre du siècle. Ce roman souffre d’une construction trop académique, un peu scolaire même. Le récit abuse du mode épistolaire. Un peu facile et trop prévisible. Chaque chapitre correspond à un envoi au Premier Ministre chinois, dont on se demande d’ailleurs ce qu’il vient faire ici, dans tous les sens du terme (géopolitique et romanesque).

Mais si Adiga a obtenu le « Booker Prize » pour ce «Tigre blanc», c’est parce que les libraires d’Outre-manche ont su repérer, dans ce récit biographique, les signes d’un manifeste littéraire dont les Amitav Ghosh (Le pays des marées), les Tarun J. Tejpal (Loin de Chandigarh) plus que Vidiadhar Surajprasad Naipaul ont été les précurseurs. Ici, on est plutôt dans l’univers de Suketu Mehta (Bombay maximum city), mais sans les enluminures esthétiques et les conventions d’une littérature flirtant avec le reportage documentaire.

Maintenant que l’édition occidentale (et notamment anglo-saxonne) a su reconnaître le caractère majeur de la contribution des écrivains indiens et consentir à leurs romans le statut de « nobélisables », la nouvelle génération n’a plus de gage à donner. Elle attaque crûment mais résolument.

Dans l’Inde d’Adiga, la vie commence par la mort. C’est le ferment de sa révolte.

D’abord, la mort de sa mère : «Des bûches…furent empilées sur elle. Après quoi le prêtre mit le feu. Alors que les flammes dévoraient le satin, un pied pâle jaillit comme une chose vivante ; les orteils…se recourbèrent en signe de résistance…Ma mère refusait de se laisser détruire. Sous la plateforme où étaient empilées les bûches…s’accumulait un énorme amas suintant de vase noirâtre…Un chien au pelage pâle maraudait dans les pétales, le satin et les eaux carbonisées…Ma mère essayait de lutter contre la boue opaque…mais la boue l’aspirait, l’aspirait. Bientôt, ma mère se fondrait dans ce magma noir et le chien viendrait la lécher…A ma mort, je suivrai le même chemin. Moi aussi, on me conduirait ici, où rien ni personne ne pouvait trouver la délivrance…Depuis ce jour, je ne suis jamais retourné sur les rives du Gange. Je laisse le fleuve aux touristes américains !».

La mort du père, ensuite : «…Il est tubard…Peut-être que le docteur se pointera ce soir….Le docteur ne vint pas. Vers six heures, ce jour-là, mon père fut définitivement guéri de la tuberculose. Les garçons de salle nous obligèrent à faire le ménage avant de l’emporter. Une chèvre vint renifler son corps pendant que nous lavions le sol souillé avec une serpillière. Les garçons de salle caressèrent la chèvre et lui donnèrent une grosse carotte.»

De son village natal à New Delhi, des bancs d’école à l’emploi à vie (servitude) auprès d’un potentat, de la description des mesquineries locales à celle d’une corruption généralisée, l’auteur écrit son parcours loin des lieux communs sur les rites et les palais de l’Inde. Avec Adiga, la démocratie indienne (« la première démocratie du monde ») est une farce bollywoodienne, avec ses stups, ses stucs et ses stupres, l’hypocrisie du système de castes (il est lui-même de la caste des confiseurs bien que conducteur de rickshaw) et le cynisme des gens de pouvoir.

Adiga n’est ni Darwin, ni Nicolas Bouvier. Il a le regard d’un ethnographe, mais il porte, même si c’est dit avec tendresse parfois, la douleur d’un peuple devenu servile, toujours servile, plus de soixante ans après la révolution nationale.

Les politiques ne trouvent pas grâce à ses yeux : socialisme ? communisme ? Avec humour, il décrypte ce slogan : « Fonds social progressiste all India » (faction léniniste) » et commente ironiquement « C’était le nom du parti des propriétaires !!! ».

La religion ? Un instrument de l’aliénation générale : «Là haut dans le ciel, Dieu étire sa paume sur les plaines, tout en bas, pour montrer au petit homme le village…et tout ce qui s’étend au-delà : un million de villages semblables, un milliard d’individus semblables. Et Dieu demande au petit homme…n’es-tu pas reconnaissant d’être mon serviteur ?» Au fond Adiga préfère le diable qu’il décrit comme le premier des révoltés. «Pour les musulmans, le diable était jadis un acolyte de Dieu qui finit un jour par se fâcher avec lui et se mit à travailler en free lance… Lorsque je songe au diable…j’imagine une petite silhouette noire…je vois le petit homme…cracher vers Dieu encore et encore.»

Mais Adiga n’est pas un violent hérétique. Sa haine est progressive. Elle est intériorisée jusqu’au meurtre final. Et l’auteur nous entraîne subtilement vers son plaidoyer : «Haïssons-nous nos maîtres derrière une façade d’amour, ou les aimons-nous derrière une façade de haine ?».

Sur le maintien des castes, les mariages pré-arrangés, les rapports maîtres-esclaves et aussi sur l’imagerie d’Epinal d’une nouvelle génération d’entrepreneurs, véhicules de la modernité indienne, Adiga tient l’argument d’un procureur, mais toujours avec ce petit air ironique qui nimbait le cinéma réaliste italien des années 60 («Le Voleur de bicyclette»). Il pose sur son parcours personnel des petits cailloux noirs et entraîne le lecteur dans la partie sombre, puante, d’une économie indienne dont les images, en Occident, continuent à nous parvenir comme des cartes postales post-coloniales, remasterisées au goût d’une croissance à deux chiffres.

L’Inde est un poulailler : «Des centaines de poules blanchâtres et de coqs bariolés…aussi entassés que des airs dans un intestin, se béquettent, se chient dessus et se bousculent pour avoir un peu d’air… Pourtant, ils ne se rebellent pas, ils ne cherchent pas à fuir la cage.»

Plus que dans l’espérance du grand soir auquel il n’a jamais cru, c’est dans l’appel à la vie et le refus sauvage d’une mort préprogrammée qu’Adiga transforme son héros en criminel. Mais la morale, au risque d’être immorale, finit par convaincre le lecteur.

«En résumé, il y avait autrefois mille castes et destins en Inde (1973). De nos jours, il ne reste que deux castes : les gros ventres et les ventres creux. Et deux destins : manger ou être mangé.»

Adiga (son personnage central) a choisi de ne pas être mangé.

Michel-Edouard Leclerc

Mardi 14 octobre 2008

Marcher sur la Lune avec Howard McCord

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« La neige lourde de glace fondait lentement, mais le thé sait parler la langue de la neige, et quelques feuilles qui infusent dans la chaleur suffisent à faire un chez-soi. »

Les éditions Gallmeister publient Howard McCord : « L’homme qui marchait sur la Lune ». Un livre unique, parce que c’est d’abord la seule œuvre de fiction publiée par son auteur.

C’est en 1997 que les Américains ont fait connaissance avec ce baroudeur des armes et des lettres. Il aura fallu attendre dix ans sa publication dans une excellente traduction française. On a bien fait d’attendre : Olivier Gallmeister, dont la Maison s’est spécialisée dans le « Nature Writing » nous livre aujourd’hui un bien bel objet.

Certes, les amateurs de récits intimistes à la française (certains parlent de nombrilisme) en seront pour leurs frais. On est ici à cent lieues de Christine Angot ou de Catherine Millet. Quand je dis « à cent lieues », c’est à des milliers de miles.

William Gasper est un être froid ou plutôt faudrait-il dire « sans chaleur ». On lui devine une forte personnalité, mais il cherche à se fondre dans son environnement, sans donner prise, sans aspérité : « …lorsque je lisais Tolkien, la seule chose que je voulais était un manteau d’elfe…presque invisible. J’ai choisi ma propre parka ni trop sombre ni trop claire pour être le moins visible possible et j’ai abandonné les choses brillantes avec ma tendre enfance. ».

Nihiliste, il a pour principal horizon le sommet qu’il gravit, la vallée qu’il lui faut traverser sous le « cagnard ». Il ne jure que par la marche, les grands espaces, la solitude. Mais le héros de HMcC n’a rien d’un écologiste solitaire.

On serait tenté de faire la comparaison avec des productions récentes. “Into the Wild”, par exemple, surfait sur cette vague qui, de Kerouac à Kenneth White, de Thoreau à Rick Bass, promène les écrivains, sac au dos, sur des itinéraires sans carte. Mais nos écrivains-voyageurs avaient le regard de l’ethnographe, du peintre ou du poète.

Rien de tout cela chez William Gasper. Oh, certes, dans sa production littéraire H. McCord a la poésie en besace. Mais son héros a surtout de l’auteur le goût des armes et le profil du guerrier. William Gasper marche sur la Lune (un massif montagneux du Nevada) en pratiquant une ascèse quotidienne, seulement altérée par un repas frugal. Mais durant le sommeil, les souvenirs remontent à la surface, et Gasper reçoit la visite de sorcières dont la présence évanescente s’estompe avec l’aube.

« Je crois qu’il n’existe pas de fantômes dans notre univers, qu’il n’y a rien de surnaturel nulle part. Mais la nature contient suffisamment d’anomalies pour abriter tous les paradis et tous les enfers que l’homme peut rencontrer. »

Jamais ou rarement d’émotion. Jamais de rencontre, car l’autre, celui qui marche plus bas dans la vallée, est forcément un ennemi.

Ce n’est pourtant pas le livre d’un misogyne, ni même d’un dément. Gasper se confronte à la montagne, rythme sa marche sans autre but que d’atteindre une nouvelle arête, crée sa propre discipline, hors de toute morale, hors de toute vanité.

« Pour qui maîtrise la monotonie, c’est une chose simple que de rester assis à guetter en silence. Il m’est arrivé d’étudier des murs de cellule avec l’avidité d’un érudit plongé dans ses textes antiques, et d’en tirer autant de profit, qui plus est. »

Certains ne manqueront pas, à la lecture de ce livre, d’évoquer une sorte d’apologie quasi militaire que l’on retrouve aussi dans les romans de Cormac McCarthy : « J’ai pour les armes un amour authentique, qui m’en fait leur esclave – mon passé, le cours que ma vie a pris, est une autre cause de cet esclavage. Je me suis engagé dans une violence que je n’avais pas anticipée et un jour elle m’est devenue habituelle. Je ne suis pas un homme paisible… ».

Pourtant, point d’idéologie dans cette écriture : « J’assassine pour l’Etat et cela est censé donner à mes actes une forme de légitimité, à défaut de noblesse. C’est un mensonge, évidemment ; je sais que mes mobiles ne changent rien à mes actes. Un meurtre avec préméditation est un meurtre avec préméditation, que vous le fassiez pour l’argent, la vengeance, le patriotisme ou par simple colère. La différence, si différence il y a, réside dans le fait que la société…ne punit pas les crimes commis à sa requête… Ce n’est pas l’acte, ni même l’homme, que nous jugeons lorsque nous pendons l’un comme gredin et médaillons l’autre comme héros. Nous ne jugeons que l’effet produit sur la société.»

«L’homme qui marchait sur la Lune » est un livre étrange. Je suppose que pour l’apprécier, il faut le lire dans un certain contexte, plutôt de sérénité.

J’ai beaucoup aimé.

Michel-Edouard Leclerc

Lundi 8 septembre 2008

« Le Théorème d’Almodovar » d’Antoni Casas Ros

Suite à ma note du 6/09, je vous livre ces quelques extraits, histoire de vous inciter à la lecture…

- Page 16 : « …Mon père était une ligne droite, ma mère une courbe… »

- Page 19 : « …Les écrivains sont obligés au réalisme car ils sortent de leur cartable des images mentales alors que le peintre a le droit magnifique de faire violence à notre imaginaire… »

- Page 32 : « …qu’on ne peut pardonner certaines choses qu’à ceux qu’on ne reverra jamais. Le pardon, parfois, ne supporte pas la proximité… »

- Pages 52 et 53 : « …J’ai besoin d’un alcool fort pour descendre mes sept étages et me retrouver dans la rue. C’est toujours une épreuve…Un peu comme si je marchais dans un autre monde. Un univers parallèle avec d’autres lois, une autre physique, c’est peut-être ça le théorème d’Almodovar : la puissance du monde divisée par mon incapacité à le rencontrer. Il me faut l’apprivoiser progressivement. Je dois l’effleurer, me glisser à sa surface, le palper comme s’il s’agissait d’un poisson abyssal et monstrueux…Au début, je rase les murs, je marche vite, je ne donne à personne le loisir de s’attarder sur moi. J’évite les zones trop lumineuses. Les ruelles étroites du port me conviennent. C’est le domaine des chats qui filent vite, des adolescents à la recherche d’un mauvais coup, des prostituées, des transsexuels. J’aime la manière dont ces clandestins de la nuit ne s’appesantissent pas. Il y a une légèreté du désespoir qui me touche… »

- Page 62 : « Finalement, je ne sais pas si j’aime assez le monde pour tenter de m’y intégrer. J’ai pris ma place au prix d’un effort surhumain mais une place qui fait l’économie des êtres… »

« …L’écrivain est un fuyard qui rêve d’être rattrapé. Il court seul dans les forêts glacées… »

- Page 77 : « …J’établis le théorème d’Almodovar : il suffit de regarder assez longtemps pour transformer l’horreur en beauté… »

- Page 82 : « …C’est ce que j’aime chez les voyous. Ils savent regarder vite et bien. Leur vie en dépend. Il y a trop de nonchalance chez les êtres qui ne sont pas en danger. Leurs sens moisissent. Le vert-de-gris envahit leur vie. Il y a dans les mondes que j’aime fréquenter, les mondes interlopes, une acuité du regard, une brillance, un éclat… »

- Page 146 : « …A cet instant je comprends enfin les mots de Juarroz : au centre du vide, il y a une autre fête… »

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Le jury du Prix Landerneau – © Philippe Matsas

Michel-Edouard Leclerc

Samedi 6 septembre 2008

« Le Théorème d’Almodovar » d’Antoni Casas Ros : le masque ou la plume ?

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Parmi les livres nominés au Prix Landerneau, il y avait « Le théorème d’Almodovar » d’Antoni Casas Ros (éditions Gallimard). Ce livre a failli devenir le lauréat. Beaucoup des libraires des Espaces Culturels avaient soutenu sa sélection. Moi-même, j’ai été troublé par la profondeur de ce livre d’un auteur complètement inconnu… parce que sans visage.

Je n’ai pas à retracer ici chaque moment du débat. Mais je peux dire que débat, il y eut, notamment sur l’opportunité de maintenir le livre dans la sélection.

La plupart des membres du jury ont reçu ce livre comme un coup de poing, comme une intrusion dans l’univers trop assuré de nos certitudes.

Roman, autobiographie, un mélange des deux ? Le narrateur parle à la première personne. Mathématicien prometteur, il a été défiguré dans un accident (la rencontre de sa voiture avec un cerf sorti de la forêt !!!). Depuis, il vit sa solitude, le jour enfermé chez lui, la nuit dans les rues ou sur une terrasse au-dessus de Barcelone, de Naples ou de Gênes.

Il écrit. L’écriture est un antidote, un exutoire, une thérapie. Mais l’écriture, c’est aussi un mode opératoire : celui du fantôme de l’Opéra qui, à travers l’art et la retranscription de ce qu’il voit, veut sortir de sa condition (la laideur) et s’investir dans un projet artistique (l’écriture), producteur d’espoir.

Il s’invente alors un rôle pour Almodovar dont il serait à la fois le scénariste et l’acteur.

Antoni Casas Ros évite le mélo comme le voyeurisme. La rencontre et les échanges amoureux avec Lisa, un transsexuel avec qui il partage sa vie, sont de grands moments de pudeur, une forme de candeur même. Le livre souffre de quelques maladresses de construction, de quelques facilités. Certains développements philosophiques sont parfois un peu lourds, surajoutés, mais l’ensemble est très fort, bluffant, dérangeant.

Où est donc le problème ? Eh bien, c’est l’auteur lui-même. Donner un prix c’était, dans notre intention, promouvoir un jeune auteur, un nouveau talent. Or voilà que la personnalité de Casas Ros reste un mystère. Nouveau venu à la littérature vraiment ? Il se dit né en 1972, de père catalan espagnol et de mère italienne. Mais personne ne semble l’avoir rencontré. Il refuse de se montrer. Chez Gallimard, on confirme : même son agent littéraire prétend ne le connaître qu’à travers des échanges épistolaires ou téléphoniques.

Alors bluff à la Romain Gary ? Derrière un nouveau livre, une saga d’écrivain déjà primé ? Roman dans le roman ? Certaines voix attribuent « Le théorème d’Almodovar » à Richard Millet (directeur littéraire chez Gallimard). Pourquoi pas à Almodovar lui-même. On cite de chaque côté des Pyrénées les noms d’autres écrivains célèbres : Eduardo Mendoza, Thomas Pynchon, Enrique Vila-Matas…

Difficile de savoir la vérité. L’auteur et l’éditeur entretiennent le mystère. « Mon roman n’est pas vraiment une autofiction, c’est au contraire un espace dans lequel toutes les dynamiques romanesques se fondent pour créer un espace où le rêve, l’imaginaire et la réalité se mêlent sans cesse ». Dans une interview accordée le 24/01/08 à Hubert Artus (Rue 89), il précise encore « Cette dynamique m’a permis d’échapper au réalisme autobiographique et de transformer mon accident en une sorte de Cap Canaveral duquel je lance mes fusées ».

A la lecture des quelques verbatim que je publierai, en début de semaine prochaine, ici même, vous comprendrez le désarroi des membres de notre jury : d’un côté, un vrai talent, une littérature à la fois intimiste et puissante. De l’autre, le risque d’une manipulation, d’un de ces petits jeux qu’affectionnent certains directeurs de collections ou des auteurs en recherche de notoriété supplémentaire.

Nous avons tranché. Il était vraiment trop difficile de lancer le Prix Landerneau sans un visage, sans une personne porteur de son ouvrage.

Ce faisant, j’ai parfaitement conscience que nous sommes passés à côté de quelque chose d’important. Non pas du livre lui-même, que les libraires de nos Espaces Culturels ont largement « mis en avant ». Mais du vrai débat lancé par Casas Ros : des apparences entretenues et cultivées par l’écrivain ou de la qualité du texte, où est l’essentiel ! C’est l’écriture assurément !

Lisez « Le thérorème d’Almodovar » et parlons-en.

Michel-Edouard Leclerc

Vendredi 4 juillet 2008

Prix littéraire au supermarché

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Sur le site de Télérama, sous l’intitulé « J’aime pas les supermarchés », Martine Laval, critique littéraire, réagit a l’attribution du Prix Landerneau à Yasmine Char, « La main de Dieu » (Gallimard).

« Ce qui me chiffonne, c’est que ce prix est organisé par une chaîne de supermarchés rebaptisée Espaces culturels E. Leclerc…Là où l’affaire se corse, où tout cela se révèle pernicieux, très pernicieux, c’est que ce prix Landerneau…a été décerné à une romancière extra…».

Suit une série de questions sur le professionnalisme de nos libraires, le nombre de titres disponibles en fond de rayon, la présence de petits éditeurs, etc…

Eh oui, on en est encore là, dans le Landerneau culturel.

Ce qui me choque, ce n’est pas l’inculture (sic) de la blogueuse (au demeurant sympathique car elle a bon goût). Rien, comme elle le reconnaît ne l’empêche d’aller visiter, d’aller fureter dans nos Espaces Culturels et de se construire un avis objectif.

Ce qui me choque, c’est ce sectarisme revendiqué qui dénigre par avance, disqualifie une initiative sous prétexte qu’elle n’émane pas des « bons acteurs culturels », mais de ces barbares qui faisaient naguère profession de vendre des petits pois. Nous ne sommes pas du même monde, nous dit-on. Eh bien, figurez-vous, les lecteurs non plus, ceux qui fréquentent les milliers de supermarchés français et qui, malgré tout, contribuent à faire vivre auteurs, éditeurs, et tous les acteurs de la filière du livre.

Le propos n’est pas bien méchant. Il n’est pas sans humour, ni autodérision. Il prétend se démarquer d’une pensée élitiste. Et pourtant, il l’est. Il témoigne d’une ghettoïsation inconsciente de la culture.

Les libraires des Espaces Culturels E. Leclerc sont devenus de vrais professionnels du livre. Mais au-delà de ce résultat que je revendique, comment une amoureuse des livres peut-elle encore s’offusquer de ce que les lecteurs puissent en trouver partout, dans les librairies bien sûr, mais aussi dans les kiosques de gares, d’aéroports, et dans les supermarchés.

Tenez, je vous écris ce billet depuis Zurich. J’y suis en réunion avec les dirigeants des Coop Suisse. Ils n’ont pas de grandes librairies comme les nôtres.

Pourtant, sur la table, là, devant moi, c’est Yasmine Char qui fait la Une de leur consumer magazine tiré à 2 500 000 exemplaires. Oui, comme nous, comme nos libraires, ils ont eu un coup de cœur. Bien sûr, me direz-vous, cette jeune femme d’origine libanaise vit aujourd’hui en Suisse, il est normal qu’ils fassent la promotion d’une de leurs compatriotes. D’accord ! Mais c’est bien dans la rubrique littéraire que la chaîne de supermarchés Coop lui consacre une interview de 2 pages. Et avec la volonté d’attirer l’attention d’un large public sur ce livre.

Croyez-moi, Yasmine Char, elle, ne s’en plaindra pas, pas plus que son éditeur.

C’est à ça que sert une initiative comme le Prix Landerneau : un coup de projecteur, un coup de pouce pour un premier roman de qualité. Avec une audience que les seules critiques de Télérama ou du Magazine Littéraire n’atteindront pas. Moi, je n’oppose pas l’action de ces revues spécialisées à toute autre initiative qui permet aux auteurs d’accroître leur lectorat. Cette complémentarité est même souhaitable. Dans l’économie des produits culturels, c’est l’offre qui fait la demande. Plus il y aura d’offres de qualité, quel que soit le statut de l’émetteur, plus la diffusion du livre sera assurée.

Michel-Edouard Leclerc

Lundi 23 juin 2008

« La main de Dieu » de Yasmine Char (Gallimard) remporte le « Prix Landerneau »

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Chaque année, plus de 1 400 nouveaux romans sont envoyés par les éditeurs dans l’ensemble des librairies françaises. Rien qu’en janvier 2008, 400 nouveaux romans ont été publiés. C’est énorme ! Comment, dans un tel foisonnement, avec une durée de vie moyenne en librairie de 3 à 4 mois, un nouveau roman peut-il avoir une chance d’être repéré par les lecteurs ? Ce manque de visibilité est aggravé par les prétentions d’une scène littéraire française phagocytée par un petit cercle d’initiés, critiques littéraires ou membres de jurys, briseurs de rêves ou faiseurs de rois !

Sur une proposition des libraires de nos Espaces Culturels, j’ai décidé de créer le « Prix Landerneau ».

Sa vocation ? « Ouvrir une fenêtre » sur la production pléthorique de livres et permettre au grand public de découvrir les nouveaux romanciers d’expression française qui ont su développer des histoires fortes pour rendre accessible, désirable la grande littérature. Des jeunes talents, des romanciers qui se jettent dans la rédaction d’une première œuvre, des auteurs (pas plus de 3 ou 4 romans) non encore repérés par le « système » alors qu’ils mériteraient un joli « coup de pouce ».

Pourquoi Landerneau ? C’est évidemment un clin d’œil à notre histoire. Mais c’est surtout une ville, aux antipodes du quartier Saint-Germain, une ville comme toutes celles où sont établis nos Espaces Culturels de province ; une ville symbole à l’image d’un lectorat qui, passionnément, considère que la culture est partout à sa place, en province tout autant qu’à Paris.

C’est aux libraires de nos Espaces Culturels établis en province et en banlieue que j’ai demandé d’ausculter à la loupe une sélection de 140 titres dont 10 d’entre eux ont émergé du lot. Des libraires de Conflans-Sainte-Honorine, Landerneau, Clichy-sous-Bois, Châlons-en-Champagne, Saumur, Limoges, ont constitué le jury final. Sont venus s’y adjoindre, autour de moi, Laurence Tardieu et Joël Egloff, déjà découverts et primés par notre réseau, et Jean Rouaud, Prix Goncourt 1990, à qui j’ai demandé de présider cette première livraison.

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© Philippe Matsas

« La main de Dieu » de Yasmine Char, collection blanche, Gallimard, 104 pages

Yasmine Char est notre lauréate. Elle est née au Liban. Elle a étudié les Lettres à l’université de Beyrouth. Elle a voyagé à travers le monde dans le cadre de missions humanitaires. Elle vit

en Suisse depuis 12 ans. « La main de Dieu » est son premier roman.

Le livre est magnifique. C’est un roman poignant sur une adolescence vécue en pleine guerre du Liban. Une jeune fille (15 ans) brave le danger, échappe ou snippers, traverse les lignes de démarcation. Il y a le Liban, ce pays depuis si longtemps en guerre qu’on finit par oublier qu’il abrite des hommes et des femmes en quête de paix. Et dans cette guerre, il y a l’amour d’une jeune fille pour sa famille, pour son père, son amant, sa patrie.

Grande absente, la mère ne sait rien de cet amour. Elle est partie sans laisser d’adresse. Sans repère, l’héroïne de Yasmine Char grandit avec ses rêves, virevolte dans les ruines et la nuit libanaise, se jette dans les bras d’un étranger qui manie les armes comme il respire. C’est l’histoire très émouvante d’une adolescente qui tombe et qui se relève.

Sept autres finalistes pour le « Prix Landerneau 2008 » : « La main de Dieu » (Yasmine Char) était en compétition avec « Le jour où Albert Einstein s’est échappé », Joseph Bialot (Métailié), « Le théorème d’Almodovar », Antoni Casas Ros (Gallimard), « L’incroyable histoire de Mademoiselle Paradis », Michèle Halberstadt (Albin Michel), « Fume et tue », Antoine Laurain (Le Passage), « Et mon cœur transparent », Véronique Ovaldé (L’Olivier), « Nous vieillirons ensemble », Camille de Peretti (Stock), « Le temps d’une chute », Claire Wolniewicz (Viviane Hamy).

La lauréate bénéficiera d’une dotation de 6 000 euros, d’une campagne médiatique dans la presse quotidienne régionale et nationale, et les 140 libraires des Espaces Culturels E. Leclerc « mettront en avant » le Prix Landerneau pour permettre à son auteur de rencontrer le public. Des séances de dédicaces et des conférences-débats sont aussi prévues.

Michel-Edouard Leclerc

Mardi 2 octobre 2007

André Gorz : la mort d’un philosophe

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André Gorz et D. devant l’usine Renault-Billancourt – Février 1947 – © Suzi Pillet

Dans la discrétion et la tendresse d’un amour de plus de 50 ans, le philosophe, André Gorz, et son épouse, Dorine, se sont donnés la mort, chez eux, à Vosnon, dans l’Aube. Ils n’auraient pas aimé figurer dans les rubriques nécrologiques, ils ne voulaient surtout pas de larmes, ni de discours emphatiques.

Michel Comtat, Jean Daniel et Jacques Julliard leur ont rendu hommage (Le Monde et le Nouvel Obs du 27/09/07). Ils avaient tous lu ce message qui ponctuait « Lettre à D. » (éditions Galilée).

« La nuit, je vois parfois la silhouette d’un homme qui, sur une route vide et dans un paysage désert, marche derrière un corbillard. Je suis cet homme. C’est toi que le corbillard emporte. Je ne veux pas assister à ta crémation ; je ne veux pas recevoir un bocal de tes cendres… Et je me réveille. Je guette ton souffle, ma main t’effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble. »

Ils avaient vécu dans la communion, ils continueraient ainsi…

Ils étaient tous deux rebelles à leur condition (demi-juif autrichien pour lui, fille de l’aristocratie anglaise pour elle, tous deux ayant rompu avec leur famille respective). Il fut très tôt remarqué par Sartre (c’est Gorz qui l’aborda). Il fut le grand penseur de la Nouvelle Division du Travail, et à ce titre, inspira les leaders de la CFDT. Toute sa vie, il ne cessa d’interpeller la gauche depuis les socio-démocrates (Olof Palme, Kreisky, Brandt) jusqu’aux utopistes italiens de « Lotta Continua ». On peut dire qu’il fut le père fondateur, avec Ivan Illich, de l’écologie politique.

Mais André Gorz n’était pas seulement un homme de concept, un débatteur exigeant et patient. Il était un pédagogue formidable, un éveilleur de conscience, et malgré le besoin de s’isoler (et de protéger la fragile Dorine), il fut un homme à l’accessibilité toute paternelle pour les jeunes (étudiants, militants, journalistes ou chercheurs) qu’ils recevaient bien volontiers.

J’aime bien cette description de Jean Daniel : « Au début, son ascétisme austère, son aspect malingre et luciférien, sa solitude jalouse, nous inquiétaient et nous en imposaient à la fois. »

Très juste. C’est comme cela que je l’ai vu la première fois. J’avais 10 ou 12 ans. C’était en Bretagne.

De lui, mes parents avaient dû me dire (ou je les avais entendus dire…) qu’il était un authentique révolutionnaire, un grand philosophe, qui cumulait des pseudos pour signer séparément sa production journalistique et ses écrits dans la revue « Les Temps modernes ». C’était aussi une manière affichée de rompre avec la symbolique d’une identité juive qu’il avait « trahie » (selon sa propre expression…dont il fit le titre de son premier livre, préfacé par Jean-Paul Sartre : Le Traître (éditions du Seuil).

Evidemment, ce portrait trop rapidement brossé, cette réputation m’impressionnaient. J’imaginais une sorte de Joseph Kessel, ou encore un type plutôt dans le genre d’Alexandre Adler, gabarit compris. Et c’est complètement désarçonné qu’un jour je fus amené à lui ouvrir la porte du domicile.

Avec son visage émacié, une calvitie frontale qui repoussait ses cheveux latéralement, à la Einstein, il tenait tout autant du grand Duduche que du Professeur Tournesol. Il avait la voix douce quand il me demanda très respectueusement si je voulais bien le guider vers mes parents.

Ils étaient partis à la messe avec mes sœurs (pratique qui prit fin quelques semaines plus tard quand le curé, pendant le sermon, se piqua d’une diatribe contre les patrons en général et les commerçants en particulier. Le sang de mon père ne fit qu’un tour et nous prenant par la main, organisa grandiosement notre sortie, laissant sans voix le curé en chaire : « Venez les enfants, nous n’avons rien à faire ici »).

- « A la messe ? Mais c’est intéressant. Est-ce que l’église est belle. Veux-tu que nous allions à la rencontre de tes parents. Ca me fera connaître un peu Landerneau. »

J’étais troublé. Un Juif révolutionnaire dans une église ? Et puis, je ne le connaissais pas bien, moi, ce mystérieux philosophe.

Imaginant mon émotion, visiblement amusé, il multiplia les signes de complicité, allant jusqu’à me prendre la main pour rejoindre la rue.

Dehors, nous attendait une superbe voiture de sport, décapotable. Blanche (ou couleur crème, je ne sais plus), « une voiture américaine » comme j’en rêvais. Mais un « intellectuel marxiste»  dans un tel carrosse? Bon, pourquoi pas ? A la télé, on voyait bien des dignitaires communistes traverser la Place Rouge dans d’énormes limousines pour rentrer au Kremlin. Il n’empêche, je n’en menais pas large en m’asseyant « à la place du mort » sous le regard étonné de nos voisins.

En fait, je le soupçonne d’avoir aimé produire ce petit effet déstabilisateur sur ses interlocuteurs. Il respectait les autres, leurs conventions, leur religion, mais affichait volontiers sa différence. Dans sa manière de s’habiller : l’inspecteur Colombo n’aurait rien trouvé à redire (profitant d’un passage au magasin, ma mère un jour a décidé de l’habiller de pied en cape. Il s’est laissé faire comme un gosse mais sans doute pour se déculpabiliser, il posait des tas de questions sur les matières, leur résistance et leur durabilité.)

Dans ses choix culinaires, sous prétexte de manger végétarien, il m’a fait découvrir les boulettes végétales et les semoules bio dans des restos écolos que je ne recommanderais jamais à personne.

Dans sa manière de parler aussi, il se distinguait par cette voix douce, suave, mais pour dire des phrases définitives, tombant comme des sentences, ponctuées par la cigarette brandie au bout des doigts.

Il est d’abord venu voir mes parents pour des raisons journalistiques. Il enquêtait sur les nouvelles organisations coopératives du monde agricole, sur les résistances corporatistes, l’adaptation du milieu ouvrier au processus d’industrialisation. Il suivait avec intérêt les mutations du discours syndical et politique dans cette France en voie d’urbanisation.

Esprit subtil, foisonnant, il s’est intéressé au système Leclerc alors qu’il s’attelait à « La critique du capitalisme quotidien ». Se référant aux écrits de J.K. Galbraith, il présenta un jour, aux lecteurs du Nouvel Obs qui n’étaient pas forcément habitués à ce genre de débat, une analyse comparée des structures de Leclerc et d’Intermarché. Le document (1969) reste encore aujourd’hui la meilleure référence à cet épisode de l’histoire mouvementée de la distribution.

Il s’impliqua aussi aux côtés de mon père en signant avec d’autres grands journalistes (François-Henri de Virieu, Alain Murcier et Alain Vernholes du Monde,) des tracts pour dénoncer les refus de vente des fournisseurs. Et aussi le dumping pratiqué par Monoprix qui voulait tuer dans l’œuf l’initiative de l’épicier de Landerneau.

A la maison, les parents et lui discutaient beaucoup de l’émergence du PSU, des thèses de Serge Mallet ou de Michel Rocard, et des implications de l’évolution du capitalisme industriel vers une consommation de masse.

Curieux tableau que de voir cet homme tout frêle dans l’immense transept de l’église du Folgoët, citer Marx et Lénine tout autant que les pères fondateurs du christianisme social. Il me semble que nos enclos paroissiaux résonnent encore des polémiques sur le modèle d’autogestion yougoslave, la révolution algérienne ou le socialisme cubain.

Longtemps, cette image me poursuivra : André Gorz, emmitouflé dans un duffle-coat trop grand pour lui (que je lui ai vu porter pendant des années), marchant sur les dunes de Landéda, près de L’aber Wrac’h. Le vent n’a jamais eu raison de son agitation alors qu’il se lançait dans une discussion complètement surréaliste avec mon père et le Père Jaouen sur la manière de fabriquer une bombe atomique.

André Gorz, alias Michel Bosquet, reporter au Nouvel Observateur, alias Gérard Horst, de son vrai nom… m’a offert son affection toute paternelle lorsque, étudiant, je vins vivre à Paris. Chez eux, dans le XIIIème arrondissement d’abord, Dorine et Gérard me firent rencontrer les intellectuels avec qui il entretenait les relations les plus denses : Edgar Morin, Ivan Illich, bien sûr, son quasi frère, Virilio, Herbert Marcuse, David Cooper (l’anti-psychiatre), Alain Touraine. Et aussi des syndicalistes italiens, des économistes (Mattick, Brunhoff…), tous plus ou moins en phase avec la théorie critique de l’Ecole de Francfort.

Chez lui aussi, des médecins et des infirmières poursuivis pour avoir procédé à des avortements, des femmes de Bobigny et des salariés de Lip (il appréciait l’engagement personnel de Claude Neuschwander).

Les jeunes journalistes de Libé ne le savent probablement pas. Mais il s’impliqua beaucoup pour trouver l’argent nécessaire au journal, comme le soutien obtenu auprès du Crédit Coopératif.

Mais en lui, c’est Michel Bosquet qui me passionnait le plus. Jamais très loin des concepts et d’un esprit de système, cette facette du personnage avait le mérite de nourrir ma soif d’action. C’est lui qui me fit adhérer au mouvement écologiste naissant et poursuivre des études de philo. Il m’initia au journalisme en sollicitant des contributions pour des revues comme « La Baleine », « La Gueule ouverte ». C’est lui encore qui, découvreur de l’Américain Ralph Nader, l’avocat des consommateurs, me fit intégrer la première équipe de rédacteurs de « Que Choisir ».

Presque aussi sérieusement, cet intellectuel urbain fut mon mentor en jardinage. Ma famille n’a jamais imaginé quel petit génie du compost je devins en fréquentant ce couple, digne d’un film de Tati, lors de leur installation en province.

Conrad Lorenz vivait au milieu de ses oies. André Gorz ne quittait jamais, même dans la chaleur de l’été, ses vieilles vestes de velours côtelé pour aller observer l’activité des asticots, des vers de terre et des coccinelles dont la société grouillait à trente mètres de son bureau d’ascète. Son ami, Serge Lafaurie, co-fondateur du Nouvel Obs, venait-il s’entretenir avec lui des problèmes du journal ? Il lui fallait prendre la cognée, et sous le regard hilare de nos hôtes, fendre un bon stère de bois avant que d’avoir droit à déguster son bol de riz complet !

Oui, j’ai aimé cet homme-là, l’ancien étudiant chimiste, élève de l’école polytechnique de Lausanne, ce Géo-Trouve-Tout passionné par l’énergie solaire et les systèmes de production d’énergie alternative. André Gorz / Michel Bosquet a nourri les utopies de toute la génération des quinquas.

Chez lui ou dans les locaux de l’association « Les amis de la terre » (anciennement, rue de la Bûcherie, juste en dessous de Greenpeace), nous étions quelques dizaines à vouloir refaire le monde. Autour de Brice Lalonde qu’il aimait comme un fils, Yves Lenoir, Dominique Simonet (aujourd’hui reporter scientifique à l’Express) et occasionnellement du Commandant Cousteau, de Teddy Goldsmith, de Puiseux, directeur des études économiques d’EDF…et tant d’autres.

Il n’avait pas d’enfant. (J’ai longtemps été choqué par ses explications. Plutôt que de dire que Dorine n’aurait pas pu en porter, il s’aventurait sur des arguments politiques qui me paraissaient bien inacceptables, sauf à tuer toute espérance). Mais il savait transmettre. Pas simplement la parole, l’affection aussi.

Par pudeur, je ne dirai pas ici tout l’amour que Dorine et lui m’ont offert, dans des moments qui me furent difficiles.

Alors, à toi, Gérard, à toi, dite « K », mes parents et moi vous souhaitons une belle vie.

Michel-Edouard Leclerc