Archive pour la catégorie ‘BD’

Samedi 5 décembre 2009

Grand Prix RTL de la BD : Rosalie Blum de Camille Jourdy (Editions Actes Sud)

Ce pourrait être une simple opération de sponsoring. Mais par son impact, cette initiative vaut qu’on en parle.

Monique Younès est la grande prêtresse de ce jury. Tous les bédéphiles (et pas seulement) apprécient ses chroniques sur RTL et dans Paris Match. Elle est cultivée, passionnée et génialement tacticienne : pour s’assurer de la mobilisation de nos deux réseaux (radio et Espaces Culturels), elle a eu la bonne idée de réunir autour de quelques excellents libraires(*), le directeur de l’information, Jacques Esnous, et ma pomme (il est vrai, de toute façon, on se serait invité !).

Chaque mois, une bande dessinée est promue. Le Grand Prix est décerné par le jury à l’une des douze œuvres sélectionnées.

Voici, mois par mois, chaque BD gagnante. J’ai piqué à Monique Younès les notes à partir desquelles elle s’exprimait lors de la remise du Grand Prix. C’est moi qui, de temps en temps, raccourcis le propos.

Ogre

Janvier 2009 : Une bande dessinée en costume aussi bien faite qu’un film d’époque… Un conte pour enfant qui se déroule au Moyen Age…où le bourreau du roi tranche les têtes des malfrats à la hache…ce dont raffolent les enfants ! Notamment Benoît qui se rêve en fils de l’ogre …. Et il le devient à sa manière grâce au talent de Grégory Mardon. « Le Fils de l’Ogre », poignant et poétique, est édité par Futuropolis.

D

Février 2009 : On a préparé nos gousses d’ails et nos crucifix, ça allait saigner ! Un vampire d’un chic à toute épreuve, faisait son entrée dans le 9ème art. Lord Faureston, est son nom … Un vrai dandy, blond, lunaire et un peu androgyne… qui, pour attirer les femmes, leur envoie d’énormes bouquets de roses rouges pleines d’épines. Alain Ayrolles publie « Lord Faureston » chez Delcourt.

Pico

Mars 2009 : Un couple inédit dans la bande dessinée. Une mère, Dominique Roque, et son fils, Alexis Dormal, donnent naissance à un petit rouquin, Pico Bogue, qui a un avis sur tout, la vie, la mort, Dieu, la vieillesse et qui casse tout à la moindre contrariété. Pico Bogue est édité chez Dargaud.

Agrippine

Avril 2009 : On savait que c’était la déprime à gauche ! Mais on ignorait l’étendue du désastre. Même Agrippine était déconfite ! Les bornes des vélibs ressemblent à des travers de porc. Sa grand-mère ne lui achète plus ses bottes en tatou stressé et strassé ! Claire Brétecher (Dargaud) est une star incontestée du 9ème art.

Rosalie Blum

Mai : Après la star, une débutante qui se rêve détective privée. Elle met en scène une histoire de filature où des personnages qui, se sachant suivis, se mettent à suivre d’autres personnes qui les suivaient ! C’est Rosalie Blum de Camille Jourdy (Actes sud).

Riff Rebs

En juin : L’Etoile Matutine est un petit voilier à deux mâts, avec un Breton de 13 ans qui a tué une fille de son âge pour voir ce qu’il y a sous sa jupe. (Pas très moral tout ça !). Les conversations parlent de nouveau monde, de paradis… Mais au lieu de découvrir l’eldorado, nos héros débarquent sur des côtes ravagées par la peste. C’est du Mac Orlan librement adapté par Rief Rebb’s pour le bonheur des éditions Soleil.

Rabaté

Juillet : « Un petit rien tout neuf avec un ventre jaune » n’est pas une histoire désespérée. Par le talent de Pascal Rabaté, Patrick, un type qui fait la gueule, retrouve l’espoir, comme il redonne espoir à tous les villageois … C’est chez Futuropolis.

Himalaya

Septembre : Une tragi-comédie écologique politiquement incorrecte, éditée par Glénat, dessinée par Jean-Marc Rochette et imaginé par Fred Bernard : un sorcier vaudou habite à 8000 mètres, sur la montagne la plus haute du monde, avec sa chèvre Miranda. Il s’est intronisé sauveur du monde. Noël Bodombossou est un ayatollah de l’écologie qui transforme tous les hommes méchants en bêtes gentilles !

Blessure

Octobre : Toutes les femmes de RTL étaient à la recherche de leur point G (je rappelle que c’est Monique Younès qui le dit). Elles ont fait appel à Martin Veyron qui publie, chez Dargaud, « Blessure d’amour propre ».

Voilà, c’était une bonne sélection.

 (*)  Rémy EHLINGER, Librairie Kléber (Strasbourg)
       Georges MEREL, Librairie Aladin (Nantes)
       Olivier CAILLE, Espace Culturel E. Leclerc (Blois)

Michel-Edouard Leclerc

Dimanche 27 avril 2008

Andreas : je fais de l’art ? Non, de la BD

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© FEP – Jean Bibard

Dans le grand immeuble de verre qui sert de siège aux Centres E. Leclerc, Andreas a l’air complètement perdu. Il regarde le système de badges comme s’il représentait la quintessence d’un monde carcéral. Traversant couloirs et bureaux, on le sent amusé, curieux, mais inquiet, tel un personnage d’outre-monde ayant atterri sur une planète inconnue.

Ce n’est pas le monde du travail qui l’impressionne. Il revendique volontiers ses origines allemandes, cette culture de la rigueur qui a façonné son œuvre et son emploi du temps depuis qu’il est sorti de l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf. C’est un stakhanoviste du dessin. Des vacances ? « Au bout d’une semaine, j’ai la nostalgie de mon atelier » Le cinéma, les sorties ? « Oui, de temps en temps, mais quelquefois, au moment où je m’apprête à sortir, je passe devant une planche inachevée, et je cède. C’est en dessinant que je me sens bien. »

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Ce n’est pas non plus la ville, ses immeubles, son architecture qui le rebutent. Andreas n’a rien d’un rural. Après une première vie à Bruxelles, il s’est établi en Bretagne. Mais il n’a pas choisi d’habiter sur le front de mer, pas plus qu’en campagne. S’il envisage d’acquérir une petite maison d’un village proche de Ploërmel, il travaille aujourd’hui (et vit) à la lumière artificielle d’un appartement du centre de Rennes, discret, sans trop d’ouvertures sur l’extérieur.

Solitaire ? Assurément. L’auteur de « Arq » (1997), de « Rork » (Le Lombard, 1984) et de « Cromwell Stone » (Deligne, 1984) travaille seul, si possible. Mais il ne déteste pas la collaboration avec un scénariste.

A l’Institut Saint-Luc de Bruxelles, il a fréquenté des illustrateurs et dessinateurs tels Philippe Berthet, Antonio Cossu et Philippe Foerster. Il a gardé des liens d’amitié discrets, mais renouvelés, avec quelques artistes choisis (Schuiten). Malgré une revendication d’individualiste, il se dit heureux d’avoir trouvé par exemple au Lombard une équipe éditoriale qui lui a fait confiance en toute circonstance.

Si certaines de ses œuvres tirent à plus de 10 000 exemplaires, Andreas n’est pas très connu du grand public. Il ne s’en émeut pas et ne manifeste aucune fébrilité pour modifier cet état de faits. C’est très prudemment qu’il adhère à l’idée éventuelle d’une exposition rétrospective de ses planches.

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Pourtant, cet homme est un maître. L’ancien élève d’Eddy Paape qui collabora un temps avec André-Paul Duchâteau pour le journal de Tintin (« Udolfo »,1980) ou François Rivière (« Révélations posthumes », Bédérama 1980), a multiplié des collaborations diverses et éparses. Mais son œuvre personnelle (dessins et scénarios) constitue un univers vraiment extraordinaire.

Etonnant de l’entendre avec des accents d’humilité : « Je ne suis pas un très bon dessinateur ». Il prétexte que les décors l’ennuient, ne sont pas si importants que cela. Mais chaque planche de « Cromwell Stone » est une merveille de composition.

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A la différence de Schuiten, lui aussi influencé par l’architecture, les personnages d’Andreas se meuvent parfaitement au diapason des pliures, des déchirures et des mouvements du décor. Andreas a été très influencé par les comics américains et cette liberté revendiquée par des auteurs comme Neal Adams, Stuart Immonen, John Romita Jr., qui donnent la priorité à l’expression corporelle des personnages.

« Je reconnais que s’agissant de certains comics américains, des travaux de Schuiten ou des miens, les planches peuvent séduire et parler d’elles-mêmes par leur expression graphique. Mais je ne cherche pas cet objectif. Même si je me suis appesanti, notamment dans « Cromwell Stone II », sur certaines mises en page, je ne veux pas perdre de vue que l’histoire est plus importante que le dessin.»

Des histoires fantastiques, hors des préoccupations sociales et politiques du moment, mais génératrices d’utopie, d’émotion !

J’aurai l’occasion, dans le prochain tome de « Itinéraires dans l’Univers de la Bande Dessinée » (Flammarion, septembre/octobre 2008) de montrer les différentes facettes du talent d’Andreas. Mais pour l’heure, quittant mon bureau, il va regagner le centre de Paris, et probablement passer dans quelques librairies. J’en fais le pari : il n’a qu’une seule idée en tête, regagner Rennes, son atelier et se remettre à l’ouvrage.

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© FEP – Jean Bibard

Michel-Edouard Leclerc

Lundi 14 avril 2008

Art Spiegelman dans « Breakdowns » : portrait de l’artiste après le chef-d’œuvre

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Art Spiegelman – © FEP – Jean Bibard

Art Spiegelman est (et restera) l’auteur d’un très grand chef-d’œuvre : « Maus , a survivor’s tale » (un survivant raconte).Edité en 30 langues (Casterman pour la France), « Maus » est la seule bande dessinée à avoir reçu le Prix Pulitzer (en 1992).

« Maus » retrace, sous la forme d’une société animalière, la vie d’une famille juive (celle des parents de Spiegelman) pendant la Shoah, dans les camps. Sous la plume de l’artiste, les souris juives essaient de survivre aux nazis (des chats), les Polonais sont des cochons, les libérateurs américains sont des chiens. Une fable noire qui a permis à Art Spiegelman de créer la distance et l’humour nécessaires pour décrire l’indicible.

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Le problème, quand on a conçu une œuvre majeure de cette importance, c’est d’exister « avec ». Et aussi « après ».

Au début, l’artiste trouve dans le succès une sorte de piédestal confortable, mais finalement bourré de chausse-trappes. Difficile de remettre le couvert, qu’il s’agisse d’écrire des livres pour enfants ou d’évoquer, dans une nouvelle BD, le drame du 11 septembre et la schizophrénie américaine « A l’Ombre des Tours Mortes » (Casterman).

La situation devient très vite intenable. Art Spiegelman en a vécu l’expérience. « Maus » est devenu le succès exclusif qui occulte le reste de son œuvre. Pire, il efface sa propre personne d’autant que « Maus » relatait avant tout la vie des parents de l’auteur. Comment parler de soi (problème très freudien dont sont friands les artistes de la communauté juive new-yorkaise) quand tout vous relie au cordon ombilical. Un cordon d’autant plus visible que vous en avez exprimé l’indestructibilité.

C’est la mission impossible de « Breakdowns », paru le mois dernier et, gage d’amour pour le public français, chez un éditeur bien de chez nous, en prime time, avant la version que découvriront les Américains prochainement.

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Je dis mission impossible parce qu’avant et après « Maus », il n’y a rien, il ne peut rien exister qui ne paraisse petit, mesquin, annexe.

L’auteur tente bien de nous rappeler, à travers les périples d’une mémoire qu’il aimerait partager, qu’il fut d’abord un auteur d’avant-garde, un auteur expérimental dans le mouvement underground américain des années 70, « un acteur majeur » (comme le rappelle Mathieu Lindon dans Libé du 20/03). Et c’est vrai ! On a oublié le caractère novateur, risqué de ces BD décalées, résolument anti-académiques (Robert Crumb et le collectif d’artistes déjantés de MAD). Elles se référaient à deux ou trois générations de comics publiés par Marvel, mais pour revendiquer, afficher, jeter à la face des consommateurs robotisés d’une société hyper matérialiste la part intime de chacun de nos êtres : la culpabilité sociale, l’identité par le sexe, le rejet des idéologies, des religions, et même le droit au non-engagement… Ouf !

Mais Dieu, que tout cela a terriblement vieilli. Ce discours fait déjà partie de notre histoire, de l’histoire de l’Art. Peut-être Art a-t-il cru que les Français méconnaissaient cette aventure éditoriale ! Toujours est-il que le résultat n’est pas celui qu’il escomptait.

Oh, je ne parle pas des critiques officiels, des experts, des sachants ! Ils font tous les gorges chaudes de cette re-visitation du passé. Ils entretiennent complaisamment le besoin de reconnaissance de l’artiste. Et, probablement, la thérapie fonctionnera-t-elle. Mais pour moi, tout ça a des petits airs nécrologiques. Ces compliments dénotent une vraie absence de sens critique vis-à-vis des survivants du radicalisme américain réduits au rôle de radoteurs, de vieux beaux qui, de feu Norman Mailer à Don DeLillo, ressassent leur appartenance à la Gauche, mais dans un combat résumé à la seule posture anti-Bush.

Art Spiegelman, à mon sens, se méprend. Il a raison dans sa dénonciation de l’hypocrisie culturelle US : celle qui interdit de fumer mais qui continue à polluer, celle qui affiche son puritanisme, mais pour mieux mater, etc. Mais cet engagement de l’artiste reste finalement commun, quasi banal, insuffisant pour le faire exister en tant que personne, autrement que comme l’auteur de « Maus ».

Oui, n’en déplaise à Art à qui je voue une énorme admiration, il lui faudra, toute sa vie, assumer sa grande œuvre.

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Ce qui est justement intéressant dans « Breakdowns », c’est l’osmose de l’artiste avec son sujet. « Breakdowns » met en scène l’obsession quasi woodienne (Woody Allen) qui le hante et qui le place, malgré lui, au centre du drame familial.

La mère rêvait d’un fils artiste. Elle l’incitait à transformer tout gribouillis en un génial dessin. Elle s’est suicidée sans lui laisser un mot. Le père a survécu au camp de concentration. Mais n’a jamais considéré « Maus » comme une œuvre artistique. Il « n’a jamais regardé mes dessins…ni jamais remarqué mes souris ».

Art Spiegelman va ainsi d’un miroir à l’autre, à la recherche du lien avec ses parents. Terrible révélation de sa non-identité propre. Art, c’est le diminutif d’Arthur, leur fils. Mais Art, c’est aussi comme « artiste ». Tel le Hollandais volant, il est condamné à n’être que l’éternel auteur d’une « fiction non fictionnelle ». Il n’est qu’au service de son œuvre.

« Breakdowns » est le portrait d’un artiste en camisole.

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Art Spiegelman – © FEP – Jean Bibard

Michel-Edouard Leclerc

Mardi 1 avril 2008

Florence Cestac : gros nez / grand coeur

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Florence Cestac – © Philippe Germanaz

Quand ils ne dessinent pas, les auteurs de BD ont quelquefois une vie professionnelle, parfois une vie sexuelle, et encore moins une vie politique. Eh oui, malgré le stéréotype selon lequel un dessinateur est d’abord un autiste penché sur sa planche (8 heures par jour minimum) il lui arrive de redescendre sur terre et d’émettre une opinion (sur le sport, sur l’argent, sur le « système » etc.). Mais, de là à s’engager dans l’arène politique…

C’est pourtant ce qu’a fait Florence Cestac, en apportant son soutien à Pierre Castagnou, candidat vert dans le 14ème arrondissement de Paris lors des récentes municipales.

Oh, la donzelle n’a pas donné son corps à la cause. Mais elle s’est fendue d’un petit « strip » (pas « tease ») afin que nul n’ignore ses intimes convictions.

Flo, c’est une chouette de femme. Celle-là est copine des meilleurs ! Julliard, Druillet, Desbois (le galeriste) en pincent pour elle. Tiens, même Annie Goetzinger, autre dessinatrice de talent, laisse la cofondatrice de Futuropolis approcher son sérail.

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Fasciné par ses aînés masculins qui occupent le devant de la scène (Bilal, Moebius, Tardi…) le public la connaît comme auteur du « Démon de midi », hilarante comédie adaptée au théâtre par Michèle Bernier. Mais il en oublierait que cette dessinatrice talentueuse du 9ème art a su raffler un Alph’Art de l’humour à Angoulême en 89 (pour les « Vieux copains pleins de pépins ») ; un deuxième Alph’Art pour le « Démon de midi » en 1997 ; et le Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2000. Ce qui lui a valu la présidence du Festival.

Pour ceux que la bande dessinée d’humour intéresse, je recommande son album « La vie d’artiste », véritable autobiographie, dont la lecture peut être prolongée par « La véritable histoire de Futuropolis », librairie et maison d’édition dont elle fut cofondatrice.

Moi ce que j’aime, dans sa production foisonnante, c’est la série « Les ados ». J’adore aussi la vie extraordinaire d’Edmond-François Ratier, et je recommande « Du sable dans le maillot » plutôt que la série « Des Déblocks ».

Et puis il y a « Super catho ». Une fresque déjantée, mais si réaliste ! Je me suis « reconnu » dans cette bande dessinée truculente dont le scénario flirte avec quelques effluves culturelles bretonnes. Normal : cette BD, écrite à deux mains, a bénéficié de l’amicale contribution de René Pétillon, (L’affaire corse) originaire de Lesneven !

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L’autre jour, à la galerie Desbois, des journalistes se sont étonnés de son franc-parler : ils étaient tous là, les people amoureux de la BD pour boire un godet à la santé d’André Julliard, auteur du nouveau « Black et Mortimer ».

On demande à Florence : « aimez-vous cette bande dessinée ? »

Réponse : « non, ce n’est pas mon truc, c’est de la nostalgie pour garçons ! »

Eh oui, même devant ses potes, Flo reste entière. Pas question de tordre le nez (qu’elle a « gros » et dont elle revendique la gourmandise !). On peut avoir l’amitié fidèle, et ne pas sacrifier à l’hypocrisie ambiante.

Pour Playboy, Cosmopolitan, Pif Gadget, Metal ou le Journal de Mickey, elle fut maquettiste, directrice de collection, dessinatrice et attachée de presse. Mais la fidélité, l’amitié, c’est son truc.

Pourquoi je vous parle aujourd’hui de Florence Cestac. Tout simplement pour lui rendre hommage. Nous avons elle et moi un ami commun, un ami qui revient de loin, qui est allé faire un petit tour vers le ciel mais qui finalement a préféré rester avec nous.

Chaque dimanche matin, le couple Druillet / Cestac chine aux Puces de Vanves. La belle et la bête ! Lui, un peu abîmé par le trop plein de vie, pose sa patte fatiguée sur l’épaule virginale de Florence Cestac.

Florence est désormais « nounou d’auteur ». Voilà encore un prix littéraire à mettre à son actif.

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Michel-Edouard Leclerc

Jeudi 20 mars 2008

Béatrice Tillier dans « Le Bois des Vierges » : la dessinatrice n’a pas peur du loup

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Les lecteurs qui avaient été séduits par les trois tomes de « Fée et tendres Automates » (éditions Vents d’Ouest) savent déjà que si elle aime les contes et cultive la grâce dans la passion du dessin, Béatrice Tillier n’est pas une illustratrice pour enfants sages. Ou alors, ce serait pour rappeler que de Barbe Bleue au Petit Chaperon Rouge, le conte permet d’habiller d’une représentation baroque, gothique, fantastique, les obsessions et les fantasmes de chacun d’entre nous.

Les auteurs féminins (« les femelles », comme dirait Philippe Druillet, les « auteuses » ou les « autruches », comme dirait Florence Cestac) ne sont pas légion au pays des phylactères. Mais elles croissent vite. Magnin, Wendling, Dethan…la gente féminine confirme son talent, impose sa patte et, parfois, sort ses griffes.

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Hyper soignée, élégantissime, à l’image de son dessin, Béatrice Tillier cache son jeu. Il faut la voir, pudique et détachée, descendre le grand escalier qui mène au bureau de Robert Laffont. Elle pose, mais ne se donne pas. Timide, elle laisse son compagnon, le dessinateur Olivier Brazao (» Les Sheewowkees» , Delcourt), répondre tranquillement à ses côtés. Mais c’est pour se donner le temps de jauger son interlocuteur et s’assurer de pouvoir tranquillement prendre la main.

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Tous deux habitent sur les hauteurs d’Etaples, loin de toute tentation people et urbaine. Dans leur maison en briques de scories, ils se partagent un même atelier. Chacun son œuvre, chacun sa musique d’ambiance, avec, quelquefois, de belles incompatibilités d’atmosphère quand l’une dessine une scène de torture et l’autre une comédie d’amour.

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Béatrice Tillier n’a pas cédé à la tentation du dessin sur ordinateur. Elle chérit le papier qu’elle choisit minutieusement, comme ses pinceaux, ses couleurs. Elle se nourrit d’une riche documentation : les étoffes, les architectures, les peintures d’époque. Elle revendique la forme la plus visible, la plus réaliste, la plus appuyée du dessin : « Le trait, le crayonné ne doivent pas s’effacer sous la couleur ». Loin de la spontanéité en cours chez les auteurs de sa génération (Sfar, Blutch, Guibert, Blain, David B, etc.), elle s’applique, cisèle, peaufine. Certains la trouveront peut-être trop académique. Mais, personnellement, je suis séduit par la richesse, la complexité de son travail, propice à l’émotion, au mystère.

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Elle maîtrise complètement la couleur directe. Dans « Fée et tendres Automates », elle travaillait avec des bleus, avec des supports séparés. Chaque planche du « Bois des Vierges » est désormais une œuvre d’art complète. Elle assume le qualificatif de « coloriste ». D’aucuns (comme moi) considèreraient que l’adjectif est trop réducteur. Mais elle revendique : elle y trouve une manière de renforcer les effets de perspective. Ca lui a permis aussi dans « Mon voisin le Père Noël », de faire cohabiter deux récits parallèles, l’un monochrome, plutôt gris, et l’autre très contrasté. « Des encres acryliques délicatement posées sur un premier crayonné en craie, et l’encrage final au pinceau, à l’encre de Chine… »

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Elle, qu’on imagine solitaire, dit aimer travailler avec ses scénaristes, Philippe Bonifay ou Jean Dufaux. Quand on connaît la manière délicatement perverse et provocatrice dont ce dernier joue avec ses dessinateurs féminins (Ana Mirales en parle encore avec fébrilité !), ça donne forcément des relations très complexes. Elle s’en est plutôt bien sortie, même si elle dit avoir été relativement déstabilisée. Jean Dufaux n’avait pas facilité la chose en l’obligeant à travailler sur les amours contrariés d’un animal et d’une jeune princesse. « Comment retranscrire les expressions humaines à travers un personnage animalier ? Comment révéler la part animalière des êtres humains… Et puis, vous vous rendez compte, comment allais-je dessiner les enfants nouveaux-nés issus d’une union de poils et de peau (rire). »

Avec, pour référence, l’ambiance mythique de « La Belle et la Bête » de Jean Cocteau, mais aussi plus proche d’elle, Frank Pé (« Zoo ») et Claire Wendling (« Les Lumières de l’Amalou »), elle a largement convaincu le milieu de la BD. Ils sont évidemment sous le charme. Et ils sont unanimes : ce premier tome du « Bois des Vierges » (Robert Laffont) est objectivement (sic) de toute beauté.

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Michel-Edouard Leclerc

Mardi 11 mars 2008

Carlos Nine et la BD : les Argentins ne sont pas manchots !

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Carlos Nine – © Philippe Germanaz

Carlos Nine est un de ces grands auteurs argentins à qui le Festival d’Angoulême avait eu la bonne idée de remettre le prix « Alph-Art » du meilleur album étranger 2001. Avant « Le canard qui aimait les poules », les lecteurs français avaient peu entendu parler de cet artiste généreux et plein d’humour. Pas plus d’ailleurs ils ne connaissaient toute cette génération d’artistes sud-américains si follement épris du 9ème Art.

Cette année, c’est Jose Munoz, Président du Festival, qui a imposé et imaginé une superbe exposition dont le beau catalogue édité par Vertige Graphic donne une idée des talents et de la vitalité des auteurs argentins.

Carlos Nine a profité de cette exposition pour venir s’encanailler à Paris. Je l’ai rencontré dans l’étroit boyau qui sert de galerie à l’éditeur, Daniel Maghen, quai des Grands Augustins, au milieu des planches encadrées qu’il aime commenter dans un français approximatif mais si chaleureux !

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Carlos Nine et Daniel Maghen – © Philippe Germanaz

J’étais en retard (certains diraient comme d’habitude !), l’homme avait manifestement très faim, mais il tenait à m’expliquer pourquoi il était devenu, sans le vouloir, la coqueluche de ces jeunes auteurs italiens, français et même new-yorkais qui, tel Peter de Sève, se sont précipités sur le site de Maghen pour réserver la plupart des planches.

Humblement, pudiquement, il caresse du doigt le dessin fluide de sa féline héroïne, inspirée de sa propre chatte, et décrit son tango meurtrier avec une pauvre souris condamnée d’avance. Il rit des ébats érotiques d’icelle avec un immense trône en bois dont les nœuds et moulures sont évidemment trop protubérants pour être honnêtes.

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L’univers de Carlos Nine est celui d’un Lewis Carroll qui serait passé chez Disney. Qu’il dessine pour ses copains, Lewis Trondheim et Sfar, dans la série « Donjon », ou qu’il publie ses propres histoires, « Le canard qui aimait les poules », « Fantagas », il confère aux objets (chapeau, cape, fauteuil, cheminée) une capacité de personnification. Il joue avec les formes géométriques pour leur donner vie. Il les propulse dans une sorte de ballet orphique, immoral et sensuel.

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Chat et souris… (Fantagas)

Les histoires de Carlos Nine ne se racontent pas. Ce sont pour la plupart des fables dont les errances visuelles, tout en fluidité, suffisent à la narration. Le scénario reste secondaire. Sous son pinceau (il est fou d’aquarelles), son bestiaire devient anthropomorphe. Sa mise en scène projette, sur une mini scène de théâtre, les turpitudes de notre société humaine. L’alcool fait des ravages mais reste de bon compagnonnage. Le muscadet va jusqu’à prendre la forme d’un personnage.

Ses publications sont éparses, quelquefois vraiment trop confidentielles. Pas facile de trouver en librairie « Meurtres et châtiments » (Albin Michel, 1991), ni même « Pampa » (Dargaud, 2003). Sur le Net, il faut fouiller pour trouver une présentation un petit peu exhaustive de son travail. C’est dommage.

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Pour l’heure, Carlos Nine travaille sur plusieurs projets. Un polar avec « un tout petit détective centro-américain qui, lassé par mes décisions d’auteur, commence à se rebeller contre mon scénario. Il essaie de se suicider, n’arrivant plus à me supporter. »

Carlos Nine œuvre aussi sur un court métrage de 15 minutes, « qui fera partie d’un long métrage composé de 5 histoires autour du tango ». Il ne le confirme pas, mais à mon avis, il y aura aussi du Munoz là-dessous.

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Cochon et canard (Fantagas)

15 heures ! Le restaurant risque de fermer. On se précipite. Que croyez-vous qu’il arriva une fois l’assiette remplie ? Carlos Nine sortit son appareil photo et mitrailla chaque composition. « J’aime photographier les assiettes. J’ai pris des photos des plats typiques de la cuisine lyonnaise, dont le héros principal est un habitué de mes histoires, le cochon. Le cochon est mon ami. »

A ce moment-là de notre rencontre, j’ai vraiment cru que les gambas flambées et les escargots de Bourgogne allaient reprendre vie et repousser la sauce pour venir jouer avec lui.

Michel-Edouard Leclerc

Jeudi 17 janvier 2008

Prix « Décoincer la bulle » : « La Ligne de fuite » de Benjamin Flao (Futuropolis), meilleure BD 2007

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J’ai eu le plaisir de demander à Vincent Perez, l’acteur, mais aussi le scénariste de « La Forêt»  (dessins de Tiburce Oger, Casterman), de présider le jury du Prix « Décoincer la Bulle»  2008. En partenariat avec Paris Match, ce prix récompense le meilleur jeune auteur de l’année 2007. Il a été décerné à Benjamin Flao pour « La Ligne de fuite » (scénario : Christophe Dabich, éditions Futuropolis).

Le jury était composé de scénaristes de renom, Jean Van Hamme (XIII, Largo Winch…), Christophe Arleston (Lanfeust, Trolls de Troy…), Franck Giroud (Le Décalogue, Quintet…), Xavier Dorison (Le Troisième Testament, Les Brigades du Tigre…), Davis Foenkinos (romancier et scénariste de Pourquoi tant l’amour ?).

« La Ligne de fuite » a conquis le jury : « Benjamin Flao est un dessinateur très talentueux, un formidable croqueur d’atmosphères. » a déclaré Jean Van Hamme.

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La BD lauréate a été élue parmi 12 BD présélectionnées par cinq journalistes de Paris Match et deux libraires des Espaces Culturels E. Leclerc. Elle bénéficiera d’une mise en avant dans les 138 Espaces Culturels E. Leclerc et dans le catalogue BD de l’enseigne diffusé à 1,6 millions d’exemplaires. Le lauréat remporte une dotation de 3 000 euros, coup de pouce des Espaces Culturels E. Leclerc pour la préparation d’un nouvel album.

Aux côtés du grand gagnant, deux autres bandes dessinées se sont démarquées et ont su retenir l’attention du jury :

- « Commando Toquemada » de Xavier Lemmens (Dargaud)

- « Elle(s) » de Bastien Vivès (Casterman)

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« La ligne de fuite » (résumé)

Dans le Paris de cette fin du XIXème siècle, le jeune Adrien ne rêve que de poésie. Complètement subjugué par l’œuvre d’Arthur Rimbaud, le jeune poète rencontre les membres du journal littéraire « Le Décadent ». Ceux-ci, tout à leur obsession d’être les continuateurs du style du grand poète, poussent Adrien à écrire des faux de Rimbaud.

Benjamin Flao (un dessinateur génial)

Benjamin Flao a fait Saint-Luc de Tournai en Belgique. C’est l’un des dessinateurs les plus talentueux de sa génération. Lauréat 2003 du prix Lonely Planet à la Biennale du carnet de voyage de Clermont-Ferrand pour « Carnets de Sibérie – Mammuthus expeditions », il a cosigné depuis « Sillages d’Afrique : 20000 milles d’aventure maritime et littéraire » (Nouveaux Loisirs Gallimard).

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Michel-Edouard Leclerc

Mardi 27 mars 2007

Pour Maëster, il faut savoir en rire…

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La politique, c’est du sérieux. Certes, il y a les coups de pied de l’âne, les petites phrases, les pitreries captées par l’objectif des paparazzi. Mais c’est clair : la campagne présidentielle ne donne place à aucun moment d’humour.

L’humour, c’était pourtant, dans l’esprit des étrangers, une des caractéristiques majeures de l’identité française. Depuis les chansonniers jusqu’aux Nuls, en passant par Fernand Raynaud, Jean Yanne et Coluche, l’humoriste a souvent nourri la fonction politique de « rassembleur ». Et de Daumier à Pétillon, Cabu ou Wolinski, la franche rigolade comme la joyeuse provocation de nos dessinateurs ont contribué, dans notre identité, à lisser les expressions souvent arrogantes de nos prétentions culturelles et moralisatrices à l’échelle planétaire.

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Alors, puisque l’on parle beaucoup d’identité en ce moment, revisitons-la, cette marotte électorale, ce coup de marketing qui, je le crains, pourrait bien faire le jeu des vrais nationalistes… (les méchants, ceux qui éructent, taguent les cimetières, et se rêvent en agents du Ku Klux Klan). Revisitons le concept d’identité nationale, mais en bonne compagnie, celle de Maëster, l’un de nos meilleurs pourfendeurs de la connerie institutionnalisée.

De lui, on connaît les aventures jubilatoires de « Sœur Marie-Thérèse des Batignolles » (éditions Albin Michel et Fluide Glacial) et « Meurtres Fatals » (Fluide Glacial).

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Les éditions du Lombard publient ce mois-ci « L’actu tue », un collector de dessins que l’auteur prend plaisir à mettre en ligne sur son blog (www.maester.over-blog.com). Je vous invite à y jeter un coup d’œil. Décapant !

Dans le dossier de presse qui est parvenu à notre équipe chargée de la diffusion des produits culturels, il y avait un petit calendrier illustré. Avec, en guise d’explications sur les intentions de l’auteur, ces quelques phrases-clés :

- « …Il y a des coups de pied aux cultes qui se perdent…»

- « …Il me semble que tout le monde doit être engagé. Etre vivant, c’est être engagé. Même le chômeur doit être engagé (mais lui, c’est plus urgent). »

- « …Ce qui m’agace, c’est la façon dont sont sélectionnées puis présentées les infos…. On instille un sentiment d’insécurité pour rendre les gens plus vulnérables et donc plus dociles… On livre du spectaculaire, on reste à la surface. Les débats ne sont là que pour devenir des jeux du cirque, pas pour y développer des idées. »

- « …J’ai eu envie de partager ma colère, mais aussi l’aspect caricatural et risible de tout ça. »

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C’est sur son blog… (www.maester.over-blog.com). Je vous invite à y faire un tour, je ne prends pas de commission. Pire, connaissant la bête, il serait même capable de me taxer au passage, arguant du fait que je me serais servi de sa notoriété pour rehausser la mienne ! Si, si, il en est capable.

Bon, c’est pour rire. Transmettez mes amitiés à l’artiste.

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Michel-Edouard Leclerc

Jeudi 22 février 2007

Emmanuel Lepage à Paris

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© Jean Bibard

Depuis longtemps, je voulais le rencontrer. Croisé à Saint-Malo, au Festival Etonnants Voyageurs, ou dans la galerie de Daniel Maghen, en bordure de Seine, le personnage ne laisse pas de me captiver. Probablement un des artistes les plus riches, les plus « complets » de sa génération : l’auteur de Muchacho.

1) A 40 ans, ce Briochin fascine ses lecteurs par un parcours sans fausse note.

- Après Kelvinn (éditions Ouest France 1987) et L’Envoyé (Lombard 1989), c’est le cycle de Névé (Glénat 1991à 1997) qui l’a vraiment révélé.

Névé, fils d’alpiniste, a des visions prémonitoires. Sur les pentes de l’Aconcagua, il vit les déboires et les tensions d’une ascension qui sera fatale aux membres de sa famille. Un récit initiatique (déjà !), dans une atmosphère très graphique que ne renierait pas Cosey.

- Puis, sur un scénario d’Anne Sibran, il va passer 2 ans à peindre en couleur directe La Terre sans Mal (Dupuis 2000). Un superbe voyage dans le monde des Indiens Guarani à la recherche d’un paradis sur terre.

L’aquarelle devient sa maîtresse. Et c’est avec ses couleurs qu’il quitte la Bretagne pour partir au contact des populations andines, puis au Brésil, en Argentine, et même en Asie. Fragments d’un voyage (Casterman 2003) révèle un formidable illustrateur.

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2) Mais avec Muchacho (Dupuis 2004 et 2006), Emmanuel Lepage franchit une nouvelle cime : 2 tomes qui mettent en évidence la progression artistique d’un auteur qui s’affirme autant dans la maîtrise technique du dessin…que dans le regard qu’il porte sur lui-même.

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- Muchacho est d’abord un livre de rencontres : celles des peuples, des civilisations, des classes sociales. Celles des caractères et des personnalités aussi, en l’occurrence, ici, un jeune séminariste égaré dans l’univers de la guérilla nicaraguayenne. Emmanuel Lepage, qui est ici son propre scénariste, met beaucoup de lui : « L’histoire permet à l’auteur de se révéler à lui-même ».

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Oui, EL doit beaucoup aux rencontres, celles de ses inspirateurs : Jean-Claude Fournier (le père de Spirou) qui, dès l’adolescence a guidé son dessin ; Pierre Joubert, le mythique auteur de la série « Signe de Piste », dont les figures androgynes se retrouvent, comme un hommage, dans certains personnages d’EL ; Christian Rossi qui le conseille lors du quatrième tome de Névé ; et même René Follet, ce formidable dessinateur, trop méconnu des jeunes bédéphiles.

- Muchacho, c’est, sur le plan artistique, l’aboutissement d’une incroyable maîtrise de la couleur directe. Superbe palette, qu’il s’agisse de mettre en valeur le décor baroque de la forêt amazonienne ou l’intensité des regards.

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- C’est enfin le livre d’une réflexion de l’auteur sur lui-même. Son art ? Il s’interroge, via son héros, sur la représentation des autres. Son engagement ? Jusqu’où peut-on rester insensible aux luttes d’émancipation quand la dictature, parée des ostensoirs de la religion, diabolise le sentiment de solidarité. Le voilà qui interpelle les théologiens de la libération (Monseigneur Romero, le poète Ernesto Cardenal : « La religion est un fait politique » !). Les valeurs, enfin ! Dans les traces de Pier Paolo Pasolini et de Hermann Hesse, Emmanuel Lepage revisite celles de l’amitié et de l’amour avec une finesse et une émotion qui, s’agissant de l’homosexualité, surprendront les hétéros les plus ancrés dans leurs certitudes.

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Oui, décidément, belle œuvre littéraire que celle-là.

Et passionnant échange. L’homme pétille d’intelligence. Sous des abords timides, il se donne à ses interlocuteurs. Il se laisse découvrir, sans ostentation, et tout en pudeur. Mais c’est sans complexe et avec beaucoup d’humour qu’en provincial « monté à Paris », il pose, square Velpeau, devant les affiches d’une campagne « ANTI-FLIRT », ou encore à l’entrée de l’hôtel Lutétia, jouant les célébrités.

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« Plier, interpréter, redessiner le décor », disait-il, « faites ce qu’il faut pour valoriser le comportement et la psychologie des personnages ». Soit, mais se plier au jeu du photographe, il sait faire aussi !

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Michel-Edouard Leclerc

Vendredi 16 février 2007

Cromwell : Anita Bomba est sa copine !

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© Jean Bibard

Quand il pousse les portes vitrées du Méridien Montparnasse, sa démarche de rocker chaloupée n’échappe à personne. Ah ça, il faut bien le dire : peu d’autres bédéfêlés cultivent avec un tel bonheur un look punk aussi démonstratif. Margerin ? Même pas ! Coyote ? Peut-être…

Visez un peu : un couvre-chef avec large visière, aux armes d’un célèbre groupe de la ligne Motörhead, «Les Misfits ». Il ne s’en sépare jamais, même à l’heure du déjeuner, sans doute pour protéger le lustre d’un crâne rasé « au petit poil ». Sous la veste de motard (cuir et pneu), estampillée « Triumph » (ces anglaises qui crachent l’huile et le feu), un tee-shirt aux couleurs des Ramones, autre groupe déjanté new-yorkais. Et pour souligner le jean, deux Doc Martins à lacets, super clean malgré la pluie (manifestement bichonnées, prêtes pour se rendre au bal annuel des Harley).

Oui, très pro, notre Didier. Je dis « Didier » parce que Cromwell, c’est un pseudo (une marque de casque). Son vrai nom « David » n’est d’ailleurs pas non plus son vrai patronyme. Eh, eh, on ne sort pas indemne d’une famille aristocratique, établie en terre de Coëtquidan, ni d’une enfance balottée au gré des déménagements d’un père militaire (officier de la Légion, élevé au grade de Commandeur). Un père exigeant, à qui Didier voulut démontrer qu’il pût être parachutiste (au 1er RPIMA de Bayonne). Un père qui, magnanime et réaliste, l’inscrivit finalement à l’école Penninghen.

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Il peut tromper son monde. Mais ne vous fiez pas aux apparences, question culture et politique, le bonhomme a plein de choses à dire (avec Fred Vargas, il a pris position contre l’extradition de Battisti, et sait s’engager pour des causes généreuses, tel le handicap pour l’UNAPEI). Sil soigne son look, notre rocker dessinateur, c’est d’abord parce qu’il appartient à cette tribu d’artistes « qui ont eu ou qui ont plus de problèmes que les autres avec eux-mêmes ».

Oui, il en faut du talent pour contourner l’obstacle d’une timidité naturelle, et l’écrasement d’une condition adolescente trop longtemps nourrie d’interrogations existentielles. « Joann Sfar est un génie, et tout ce qu’il fait semble couler de source. Miller, Burns et surtout Trondheim sont, à l’opposé, des gens qui ont eu des problèmes très spéciaux ». Schizos ou autistes ? Il leur faut, pour exister, forcer le trait, provoquer, pratiquer sans cesse la dérision.

Alors, va pour le punk. Place au spectacle. Rien à voir avec les pratiques de ces mecs underground qui cherchent à se faire du mal. « Le sadomaso, c’est pas mon genre ». Hors le spectacle, il y a la vraie vie. Mais pendant le spectacle, on peut tout faire et tout dire. A fond la mob, donc, et vroum…le plaisir et le soufre. On est dans le fantasme, et tant pis si c’est trash !

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Anita Bomba, son héroïne, n’a pas traversé la vie en Golf Polo. Qu’elle flingue ou qu’elle baise, c’est de la consommation sur le pouce, du grignotage. Ne lui parlez pas d’amour. Si les hommes repassent dans ses bras, c’est que ça a été bon, point barre ! Avec Joé Ruffner, Cromwell a conçu pour Casterman un cycle d’aventures qui tient à la fois des contes sanglants de l’héroïque fantaisie (les personnages sont des sortes d’Allien, mi-humains, mi-robots), avec des accents de la Commedia dell’arte (les dialogues sont truculents) et l’expressionnisme d’un graphisme vengeur, au hachoir et pas de quartier.

Ses BD sont adulées par une génération qui fréquente aussi bien le dessin de Tarquin que le monde des mangas. Un univers que se disputent les éditions Glénat et Soleil, deux maisons qui abritent actuellement les travaux de Cromwell.

Pour l’heure, sirotant son Martini, Cromwell se prépare au concert. Il va se produire dans une boîte du 20ème, avec deux complices. Ils ont formé un groupe qu’ils qualifient de punk spaghetti, « La bonne, la brute et le truand ». Sachant qu’il n’y a qu’une seule femme (la brute, femme du dessinateur Fred Beltran), on ne vous dira pas des deux autres types qui fait « la bonne ».

Il s’en va, lonesome rocker, déposer dans sa chambre, les multiples carnets et croquis sur lesquels « il fait ses gammes » (une mine, une liasse de crobars géniaux). Et aussi, sa trousse de couleurs. Quatre tubes lui suffisent : il ne travaille qu’en mélangeant le noir avec le jaune sable, le rouge rouille, le vert olive. Et il va, dans quelques minutes, tel Iggy Pop qu’il vénère, épauler le harnais d’une guitare. Pour s’approcher d’un micro et cracher tout plein de décibels. A 45 ans, Cromwell n’arrête pas de déménager…

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Michel-Edouard Leclerc