L’affaire couvait de tribunaux en tribunaux depuis 2003 (TGI Nanterre, Cour d’appel de Versailles, Cour de cass., Cour d’appel de Versailles). L’un des gros dossiers contentieux de l’ère Raffarin a abouti à une condamnation de notre groupement.
Je ne suis pas du genre à me défiler, ni à me retrancher derrière la langue de bois. On a mal travaillé, on a perdu…Mais rien d’immoral. Le sujet est compliqué. Pour moi, le jugement reste absurde, mais ne serait-ce que pour nos cadres, je veux donner, ici, quelques explications pour compléter les propos rapportés dans les médias.
- La condamnation : une amende de 23 millions d’euros ? Non, l’amende est de 500 000 euros (c’est déjà suffisamment douloureux).
Les 23 millions représentent des avantages commerciaux obtenus lors de négociations commerciales. La justice considère que, telles que rédigées, les transactions ne respectent pas leur objet. Elle requiert, via le Trésor, la restitution de ces sommes aux fournisseurs qui en feraient la demande.
- L’origine du contentieux ? L’affaire est au départ purement commerciale. Les Centres E. Leclerc s’estimant lésés par rapport à la concurrence, ont obtenu de 28 fournisseurs (grandes marques nationales ou multinationales) une renégociation des conditions d’achat. Le litige s’est éteint avec la signature de protocoles transactionnels. Le montant ainsi renégocié a profité aux consommateurs.
- Que vient faire l’Etat là-dedans ? On remonte à une époque où le gouvernement (Raffarin, Dutreil, etc.) cherchait des noises à la distribution. Comme aujourd’hui, il ciblait les principales enseignes, ratissait large dans leurs pratiques commerciales pour montrer aux PME que le gendarme faisait son boulot ! Carrefour et Système U sont poursuivis sur de mêmes fondements.
Mais le paradoxe, c’est que les industriels n’en demandaient pas tant. L’Etat est intervenu sans même les avertir. Aucun d’eux ne fut partie à la cause.
- Que retient la Cour ? La Cour retient que les protocoles transactionnels ont été proposés à la seule initiative de notre enseigne. Et peu importe la qualification qui en a été faite, ces actes s’analysent en des accords permettant le bénéfice rétroactif de coopération commerciale pour des prestations qui n’ont pas eu lieu.
- L’arrêt est-il exécutoire ? Assurément. Le Galec, comme l’y contraint la Cour, « restituera l’indu » au Trésor.
Mais attention : « Si la Cour a reçu le Ministre de l’Economie en sa demande de restitution au Trésor », c’est pour le compte des fournisseurs et non à son profit. Et le Ministre est tenu de restituer aux Centres E. Leclerc les sommes qui n’auraient pas été revendiquées par les fournisseurs.
Je ne peux préjuger de la pression que Bercy mettra sur ces derniers. Peut-être quelques-uns seront-ils tentés de récupérer une partie de ces sommes. Mais, d’ores et déjà, la Cour a pu acter que 17 fournisseurs ont manifesté, par écrit, leur volonté de ne pas demander la restitution de ces sommes puisqu’ils s’estiment engagés par la négociation.
- Les leçons ? Aurions-nous pu éviter ces mauvaises querelles ? Peut-être ! Mais je rappelle qu’à l’époque, la loi Galland stipulait l’impossibilité de négocier directement des réductions de prix. Les distributeurs (et les industriels, mais ils ne sont pas poursuivis !!!) étaient obligés d’élaborer des protocoles de coopération de plus en plus surréalistes !
Maintenant, la loi a changé. Elle permet d’autres méthodes (dont la négociation des tarifs et leur ajustement permanent). Mais si cette affaire renvoie aux pratiques passées, on voit bien qu’en cette nouvelle période de « chasse aux distributeurs », « des causes différentes » peuvent avoir les mêmes effets dévastateurs.
Aussi, je répète donc ici ma conviction, difficilement défendue à l’intérieur du groupe. Nous sommes un groupe d’indépendants, rebelles à toute forme de management centralisé. Nous croulions sous la facturologie et le poids croissant des obligations juridiques. Mais aujourd’hui, notre performance suscite des jalousies (ah, si nous vendions cher, les fournisseurs ne diraient que du bien de notre centrale d’achat !). Nous devons revoir à la hausse nos exigences et nous soumettre à de coûteux et contraignants contrôles supplémentaires.
Mais rassurez-vous, la meilleure défense, comme la contre-attaque, est ailleurs…