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Ouf ! Le salon de l’agriculture est fini. De mémoire de Leclerc, jamais ce moment de valorisation de l’agriculture française n’avait semé autant le trouble et la zizanie.
Il faut dire que le calendrier n’aide pas : à l’approche du dernier virage dans le cadre des négociations commerciales, la tentation était grande pour certains d’obtenir par les médias ce qu’ils n’avaient pas pu obtenir dans les box de négo.
Sans parler des discussions autour du budget de la PAC et des contestations sectorielles (écotaxe, directive nitrates…). Interpellations musclées des responsables politiques, exactions inadmissibles contre des magasins, le tout dans le contexte du Horsegate…tous les ingrédients étaient réunis !
Si l’on veut reconstruire, il faut sérier les problèmes et s’y attaquer.
La campagne à Paris
Les organisateurs sont satisfaits, même si on aura plus parlé de malbouffe que d’agriculture. Doutes sur la provenance et la composition des produits, doutes sur les étiquetages, doutes sur la sécurité alimentaire…bref, on nage en pleine crise de confiance.
La proximité géographique du grand village rural français de la Porte de Versailles avec le siège de la plupart des grands médias français a contribué à la surenchère pour alimenter les séquences infos quotidiennes. Reste que je ne vois pas aujourd’hui ce que les agriculteurs, les élus, les transformateurs, les distributeurs et les consommateurs ont gagné concrètement dans toute cette tension.
Crise du Horsegate : suite
Paradoxe. Jamais on a autant bénéficié d’une sécurité alimentaire aussi poussée. Sans nier la réalité, il faut toutefois la resituer dans un contexte : le Horsegate c’est quand même un petit millier de tonnes de nourriture détournée dans un océan de millions de tonnes de produits présentant toutes les qualités requises pour rassurer le consommateur. Mais voilà , la recherche spéculative de quelques margoulins ayant bazardé des viandes douteuses dans les hachis de bœuf a terni fortement l’image du bien manger français.
A force de rejeter la responsabilité sur les autres, à ne se fixer que sur les traders néerlandais, chypriotes ou sur les abattoirs roumains, la profession n’a pas répondu concrètement aux attentes du consommateur. Pas sûr que l’argument du « Made in France » suffise à le rassurer. Il sait bien que Spanghero, à l’origine de tout ce foin, est une entreprise française…
Pourtant, le système de traçabilité fonctionne. Jamais il y a 10 ans on aurait pu faire montre d’une telle réactivité. Rappelons-le quand même !
Du Horsegate donc, il faut retenir l’obligation impérieuse de retravailler les systèmes d’indication d’origine ainsi que les énoncés d’ingrédients rentrant dans la composition des produits transformés.
Violences : le malaise ne justifie pas tout !
Une fois ces points posés, on ne saurait admettre les exactions dans les magasins et les insultes émises depuis la Porte de Versailles.
J’ai une pensée amicale pour la quinzaine d’adhérents E.Leclerc (et pour nos concurrents aussi !) qui ont été la cible de vandalisme et de destructions, que ce soit en Bretagne, en Picardie, dans les Pays de Loire ou en Normandie. Voilà qui n’aide pas à susciter le consensus autour de la proposition de loi d’amnistie des actions menées par certains syndicalistes…
On en a vu d’autres…mais je n’accepterai jamais ces actions mafieuses qui ciblent les personnes (que ce soit la maison du ministre Le Foll, les permanences de certains parlementaires ou les magasins de nos adhérents), où des noms sont jetés en pâture de la vindicte paysanne comme ce fut le cas au Mans. Et je vous passe les tracts comminatoires et menaçants (« dernier avertissement ») distribués autour des magasins ou adressés par voie postale à nos adhérents.
J’ai moi-même eu le droit à ma bordée d’insultes par voie de communiqué de presse suite à ma déclaration sur RTL où j’avais dit qu’il fallait « nettoyer les pratiques de certaines filières agricoles ». J’ai bien accusé réception sur mon téléphone portable du message attentionné de Xavier Beulin, le président de la FNSEA, dont le ton contrastait avec celui du communiqué que venait de publier la FNSEA, la FNB et JA me désignant comme le nouveau bouc-émissaire de l’agriculture française.
Il faut savoir choisir : soit on nous veut comme interlocuteurs responsables, soit on nous prend pour des punching-balls. Désolé, je ne jouerai pas ce dernier rôle.
Négo, prix, rémunération : de quoi parle-t-on ?
Il fallait être un peu malin et bien informé pour comprendre que derrière tout ça, les lobbies étaient à l’œuvre et que, comme toujours, les gros attisaient la colère des petits, plus capables de susciter l’empathie de Jean-Pierre Pernault au journal de 13h de TF1 !
Le 28 février, deux jours avant la fin du Salon, sonnait le glas des négociations commerciales entre distributeurs et fournisseurs, comme la loi l’impose désormais.
On nous a évidemment fait le coup de la distribution étrangleuse de ses fournisseurs. On en oublierait presque que 80% du chiffre d’affaires négocié à date se fait d’abord et exclusivement avec de très grandes entreprises nationales ou internationales de l’agroalimentaire, qui présentaient des demandes de hausses tarifaires pouvant aller jusqu’à 20%. Le tout sans complexe et sans connexion avec les cours de matières premières.
Nous avons accepté des hausses de 10% sur le steak haché, de 7% sur la boucherie traditionnelle, de 7% sur les plats cuisinés, de 5% sur la charcuterie. J’arrête là les exemples, secret des négo oblige. A ce « tarif-là », contrairement aux affirmations de Jean-René Buisson (Ania) et Xavier Beulin (FNSEA) sur BFM, vous conviendrez qu’il n’y pas de raison qu’on justifie la mauvaise qualité.
En tous les cas, on voit bien que le discours de l’émeutier, oubliant ces hausses importantes, est quand même à prendre avec quelques pincettes.
Le cas du lait : un cas à part, mais à qui la faute ?
En vérité, le seul secteur qui pourrait ne pas avoir trouvé son compte dans les négociations commerciales c’est celui du lait et des produits laitiers. Ces producteurs sont pris en tenaille entre les transformateurs (invoquant le trop plein de lait) et le marché des céréales qui flambe (pour le plus grand bénéfice des céréaliers qui se refusent à ristourner à leurs collègues éleveurs une partie de la manne des surprofits réalisés depuis trois ans).
Le président de la République et le ministre de l’Agriculture (c’est bien de tenir permanence au Salon, mais c’est aussi un piège à promesses !) ont annoncé des aides aux producteurs de lait. Mais ce faisant, si des systèmes d’aides conditionnées (quotas, qualité…) doivent être mis en place, encore faut-il dire qui doit en profiter.
Si ça va aux producteurs, alors OK c’est politiquement et socialement correct. Rappelons toutefois un détail qui semble échapper à beaucoup d’observateurs : la distribution n’achète pas le lait à la ferme !!
La capacité de grandes firmes (comme Danone, Nestlé, Lactalis…) à transformer le lait en fromages et crèmes à dessert leur a valu pour le coup de réaliser des bénéfices substantiels. Pour répondre aux appels au secours l’an dernier, nous avions déjà accepté des hausses de tarifs sur le lait. Mais force est de constater que ces hausses ne sont pas retombées jusque dans la poche des éleveurs laitiers… Le problème est évident : ce qui ne marche pas, c’est la politique de contractualisation entre producteurs et transformateurs.
Comment l’expliquer ? Laissons parler les professionnels de la profession (en l’occurrence ici l’Apli et l’Office du Lait) : « il est évident que l’échec de la résolution du problème laitier ne saurait être imputable aux seuls pouvoirs publics, ni aux distributeurs, mais aussi aux représentants des producteurs trop divisés, trop préoccupés par d’autres objectifs que la place de l’éleveur, trop imprégnés de guerres fratricides, trop déconnectés des réalités du terrain ».
Le paradoxe des pouvoirs publics
La suite de l’histoire, je peux déjà l’écrire. Comme tous les deux ou trois ans, nous serons convoqués en préfecture pour signer des « accords volontaires » pour telle ou telle catégorie de produits agricoles. Les politiques se satisferont d’avoir « tordu le bras à la distribution ».
Mais quelques mois plus tard, l’Autorité de la Concurrence viendra mettre son nez dans ces « accords volontaires » et sanctionnera tout le monde pour « entente sur les prix ». Et les distributeurs sortiront convaincus que c’est la dernière fois qu’on leur imposera ce genre d’accords !
Ce scénario n’est pas une fiction, il a déjà été joué et rejoué à maintes reprises, que ce soit pour les fraises, les endives, le lait, les pommes de terre…
Et le consommateur dans tout cela ?
Au final, les négociations commerciales auront été maitrisées et la demande inflationniste jugulée, malgré les quelques belles hausses sectorielles citées plus haut, que les distributeurs devront amortir.
Comme je m’y étais engagé, nous avons été plus souples avec les petits fournisseurs et plus bagarreurs avec les grosses multinationales.
Et puis, personne n’en parlera, mais c’était quand même l’essentiel. Pendant le salon, les chefs bouchers des centres E.Leclerc, comme d’ailleurs certains de leurs concurrents, ont acheté, probablement très cher, les plus belles bêtes de concours avec toutes leurs médailles, leur pédigrée, leurs labels affichés. Nos acheteurs, comme dans les caboulots de la Porte de Versailles, ont négocié et muri des dizaines de contrats dont ceux de nos Alliances locales (8.000 producteurs concernés, en contrat direct avec nos magasins pour vendre leurs productions) ou étendu les gammes (après dégustation bien sûr) des marques « Nos Régions ont du Talent » ou Marque Repère. Discrètement, mais autrement plus efficace !
Voilà , il y en a dont la vocation est de souffler sur les braises. D’autres sur le terrain font le métier, le vrai, pour le bénéfice des consommateurs. Mais ça, ça ne fera pas la Une du JT.