
© Photographe de la Présidence de la République
1) Qui a décidé de cette visite et quand ?
C’est le Chef de Cabinet du Président qui, fin août, a directement pris contact avec moi. Il a exprimé le souhait de Nicolas Sarkozy de s’investir personnellement sur le dossier des prix. Dossier qui lui « tient à cœur ». C’est lui qui, Ministre des Finances, a entamé le processus de réforme de la loi Galland. Il veut poursuivre l’initiative et désigner plus clairement les bénéficiaires de cette rénovation : les consommateurs.
Je lui ai proposé une liste de magasins. En fonction des contraintes de timing et des enjeux de sécurité, l’Elysée a choisi l’hypermarché de Bois d’Arcy.
Mardi 28 août, Luc Chatel, Secrétaire d’Etat à la Consommation, m’a confirmé sa présence et le déplacement. C’est finalement la veille que les cadres du magasin sont mis dans la confidence. La majorité des salariés ne découvriront le dispositif que le matin même.
2) Quel était l’objectif concret du déplacement ?
Tout au long de son parcours dans le magasin, Nicolas Sarkozy a répété : « Je veux visiter des rayons emblématiques du problème des prix (rentrée des classes, fruits et légumes, boucherie…). Je souhaite interroger des vendeurs sur la réalité des augmentations de prix en cours et les consommateurs sur leur perception des hausses.»
Aux journalistes qui attendaient des annonces précises, il a rajouté :» J’ai décrit hier les grandes lignes de ma politique concernant le pouvoir d’achat. Je n’hésite pas à le dire : je veux aussi créer une image symbolique forte, en me rendant dans un hypermarché, au milieu des clients et du personnel. Pour montrer que j’aborde la question du pouvoir d’achat sous tous ses aspects y compris les salaires. Je veux des résultats tangibles pour les gens, pour leur vie quotidienne, et pas simplement favoriser la liberté des entreprises pour elles-mêmes. »

© Photographe de la Présidence de la République
3) Comment s’est déroulée la visite elle-même ?
Je ne vais pas, ici, jouer les Yasmina Reza. Je n’ai ni le recul par rapport à l’évènement, ni le talent ! Mais j’ai été très impressionné par son aptitude à écouter son auditoire, à s’approprier les sujets et à faire passer quelques messages bien sentis.
Le Président devait arriver à 9 heures. Il souhaitait parcourir l’hyper juste à l’ouverture du magasin pour éviter la cohue du vendredi et pouvoir passer du temps dans les rayons avec le personnel. (J’en profite pour le féliciter. L’accueil fut des plus chaleureux et le magasin était nickel chrome. Du travail de pro. Tout le monde a été bluffé ! Bravo !).

© Photographe de la Présidence de la République
A l’heure prévue, le Préfet, le Maire, le Député, le Sénateur attendaient sur le parking (eux-mêmes prévenus la veille au soir). Mais voilà ! Mobilisé sur un autre dossier, le Président est arrivé une demi-heure en retard alors que les consommateurs occupaient déjà les lieux en masse. C’est à partir de là que l’opération a pris un caractère involontaire de « bain de foule ».

© Photographe de la Présidence de la République
a) Les consommateurs
Enormément de monde. Dès son arrivée, j’ai senti un décalage. La foule s’est massée sur son passage. Lui avait l’air très préoccupé, sans cesse à l’écoute de son portable, pas tout de suite disponible. Et puis, très vite, la chaleur de l’accueil l’a interpellé. Incroyable comme les gens recherchaient son regard, son attention. Même les plus bougons étaient fascinés. Mal à l’aise, un type un peu goguenard lâche « On dirait un monarque venant au contact de ses sujets ! ». Assurément, la photo donne cette impression. Et pourtant, moi ce qui me fascine, ce n’est pas tant sa personne que le public. Il y a les applaudissements, tous ceux qui veulent être pris en photo avec lui et qui lui tendent leur téléphone. Mais il y a surtout une énorme attente, tout autant affective (oui, je dis bien affective) que politique.
Il voulait poser des questions. Elles arrivent spontanément à lui : « Allez-vous vraiment tenir vos promesses ? ». « Il faut que vous vous intéressiez aux prix, tout augmente ! ». « Ne vous laissez pas couper de nous… ».
Ils ne sont pas tous des beaux quartiers de Versailles, encore moins adhérents à l’UMP. Une partie de la clientèle vient de Trappes ou de Saint-Quentin. Prix, pouvoir d’achat, insécurité des quartiers, chômage à 50 ans, statut des handicapés à l’école ou dans l’entreprise…

© Photographe de la Présidence de la République
En une heure de traversée de l’hyper, tous les sujets de société sont brandis avec inquiétude, mais jamais méchamment. On lui tend une enveloppe, la femme pleure, il appelle son aide de camp, exige qu’on prenne les coordonnées… Plus loin, alors qu’on croit l’épisode passé, il glisse au Maire ou au Député (je ne sais plus) le nom de la cliente qu’il a retenu : « Tu t’occupes d’elle, c’est notre job ! ».
Dans la bousculade, les micros n’enregistrent pas tout ça. Il parle d’une voix claire, mais faible, comme pour montrer qu’il s’intéresse à chacun personnellement. « Non, je ne fais pas les courses. Ce serait mentir que de dire cela. Faut pas faire semblant, je n’en ai pas le temps. Mais c’est justement parce que je n’en ai pas l’occasion que je dois m’investir plus sur ces questions très concrètes… ».
« Je suis d’accord avec vous, on ne peut pas parler du pouvoir d’achat en se retranchant derrière l’indice INSEE ! »
Tout ça peut prendre un air bon enfant. Anecdote : un groupe de femmes n’hésitent pas à faire le tour des gondoles pour revenir se faire embrasser par lui. Il ne s’en apercevra qu’à la troisième tentative !
b) Avec les salariés
Durant son parcours, il aura pu parler avec une vingtaine de membres du personnel qu’il reconnaît à la blouse orange des femmes et au logo sur les cravates des hommes.

© Photographe de la Présidence de la République
A des hôtesses de caisse, il demande le salaire.
- « Je n’ose pas. Je gagne plus que les autres », dit l’une, « je suis adjointe ».
- « Pas de problème, dites-le moi à l’oreille ». Il la fixe dans les yeux, cherche ceux du directeur légèrement derrière lui puis reprend son dialogue. « Est-ce que vous bénéficiez de la participation ? Ca fait combien de mois ? »
- « Je touche sur 15 mois et demi ».
- « Etes-vous intéressée par des heures supplémentaires ? »
- « Non, elle préfère rester chez elle, elle a des enfants. » Mais une autre (jetant un regard malicieux à un responsable) sous-entend qu’elle en fait déjà pas mal !
Au rayon poisson, discussion de même type. Le chef de rayon connaît bien son métier. Coincé contre l’étal (extraordinaire de fraîcheur et de mise en scène), NS interroge le personnel sur l’origine des poissons, la présence de la « petite pêche côtière ».

© Photographe de la Présidence de la République
« Le pouvoir d’achat, c’est pas que pour les consommateurs, c’est pour vous aussi. J’ai été chez les patrons, mais je sais bien que le pouvoir d’achat, ce sont aussi les salaires. Alors, je libère les entreprises, j’essaie d’alléger le coût du travail, mais c’est aussi pour que les salaires en profitent. C’est la responsabilité des entreprises. J’y veillerai. »

© Photographe de la Présidence de la République
c) Lui
Incroyable comme il aime ce contact : si ça ne tenait qu’à lui, il resterait là toute la matinée. Les gens le lui rendent bien. A deux reprises, on lui fait dédicacer un pot de Nutella. A sa sortie, une femme se précipite avec un sac bretelles. Elle en sort trois pots de 1 kg. Elle le regarde malicieusement : « C’est pour vous, c’est pour Louis, profitez-en avant l’augmentation. » Un rappeur s’approche (aérien, fébrile, renifleur). La sécurité voudrait discrètement faire barrage. Lui, fonce et vient au contact. Son interlocuteur n’ose pas le regarder dans les yeux, mais lui souhaite finalement de réussir. Un père lui présente son fils avec un maillot de foot aux couleurs de l’équipe de France :
- « Comment s’appelle-t-il ? »
- « Zidane »
- « Il aura une belle carrière, mais faudra surveiller sa sortie… »
Pas facile de le canaliser. Les agents de sécurité ont décidé du parcours au mètre près et l’accompagnent en établissant un cordon parallèle à son avancée. On lui glisse « à droite, Monsieur le Président », mais il entrevoit le rayon DVD et tourne à gauche (je n’oserais pas dire qu’il s’agit d’une métaphore politique !). Il repère « Le Dernier roi d’Ecosse ». Il fait venir la vendeuse et lui décrit le scénario « C’est l’histoire d’un jeune médecin écossais chez Amin Dada… ». « Celui-là, je vais l’acheter. Et aussi « Blood Diamond » avec Leonardo di Caprio». Il se tourne vers moi « Tu sais, je n’ai plus l’occasion d’aller au cinéma, alors on regarde les DVD en famille ». Il fouille dans ses poches pour chercher de l’argent. « Si, si, j’insiste ». Panique à bord (on est à cent mètres des caisses, il faudrait pouvoir rebrousser chemin et de toutes façons, personne ne croira à sa spontanéité). « Ca va faire too much », glisse une voix derrière nous. Il insiste. « Je veux régler ». Le directeur du magasin arrive à se faufiler dans la foule et sauve la situation en promettant au Président de lui remettre les DVD après avoir enlevé les antivols !

© Photographe de la Présidence de la République
5) Qu’a-t-il dit plus spécifiquement sur la réforme de la loi Galland ?
A la sortie, nous sommes allés saluer le pharmacien, locataire de la galerie. NS en a profité pour dire qu’il allait s’attaquer à toutes les entraves à la concurrence, aux numerus clausus.

© Photographe de la Présidence de la République
Situation cocasse. Luc Chatel commence à évoquer le prix des médicaments de confort. Le pharmacien qui n’était pas prévenu ne semble pas trop « voir venir » mais commence à s’interroger sur ce qui va lui « tomber dessus» . Mais ouf, le Président a déjà changé de sujet : « Ca fait 10 ans qu’on dit qu’il faut plus de taxis à Paris, faudrait peut-être commencer à planifier l’ouverture de ce marché… Il faut s’attaquer aux rentes, à toutes les rigidités. La Commission Attali doit tout balayer, j’essaierai de reprendre un maximum de propositions ».
Avant de repartir, NS a répondu à quelques questions de journalistes.
- D’abord, il a confirmé sa volonté de supprimer ce système des marges arrière, non plus progressivement comme on avait commencé à le faire avec la réforme Dutreil, mais totalement, dès le prochain projet de loi. L’ambiguïté reste dans la forme que prendra le dispositif : puisque tantôt il parle de « suppression totale des marges arrière », tantôt de « réintégration des marges arrière dans les prix »… Ce qui n’est pas la même chose.

© Photographe de la Présidence de la République
- Il a fixé le calendrier : accélération des consultations, remise du rapport de la Commission Attali fin septembre, dépôt du projet de loi tout de suite après… « Pour que la nouvelle loi soit applicable en 2008 ». Il a repris « Il faut que ce soit effectif pour la campagne de prix 2007/2008 ».
Alors qu’il rentre dans sa voiture, on lui demande le centième autographe. Il a besoin d’un support rigide pour écrire et ne remarque pas que je lui tends les DVD empaquetés. Il remonte la vitre et j’entends l’adhérent, Jean-Jacques Exmelin : « J’aurais vraiment été mal à l’aise d’avoir à les encaisser ».