
Jean-Pierre Le Roch (Intermarché) – Jean-Paul Agon (L’Oréal)
Deux personnalités, deux figures emblématiques de l’économie française… L’un rentre en scène, l’autre tire discrètement sa révérence… Mais Dieu que la presse est cruelle !
1) Jean-Paul Agon faisait la Une du Monde, ce week-end (23-24/04/06). Trois jours avant de prendre officiellement ses fonctions, le nouveau DG de L’Oréal recevait donc l’onction du prestigieux quotidien du soir. Consécration méritée pour ce jeune homme qui n’est pas pressé d’atteindre la cinquantaine, et mène, depuis son entrée chez L’Oréal en 1978, un parcours sans faute.
Pour les médias économiques, sa carrière est le résultat d’un modèle formaté de présélection et de formation issu du système L’Oréal.
C’est trop facile. L’Oréal est une belle boîte ; les cadres lui sont très souvent fidèles et le siège sait rémunérer. Mais si Lindsay Owen-Jones l’a depuis longtemps adoubé, JPA doit d’abord son ascension à lui-même. Ambitieux mais bosseur, il a mérité ses galons.
Quand je l’ai connu (ouah, c’est déjà vieux !), il hésitait : lancer un labo de parapharmacie pour fournir le nouveau marché de la grande distribution ou intégrer une grande entreprise (tout en visant haut). Il a longtemps pesé le pour et le contre. Dans le garage de son père, quelque part dans un hameau de l’Ile-de-France, nous avions entreposé moult échantillons de produits cosmétiques, de crèmes en tout genre, de gélules et de compresses. Pas très professionnels tous ces packagings, me disait-il. « C’est vraiment pas top ».
Le marché des cosmétiques l’a toujours intéressé. Mais alors que je décidais de tenter l’aventure en organisant l’ouverture du premier rayon parapharmacie dans un centre E. Leclerc, lui, sautait le pas et décidait de tracer définitivement sa route au sein de L’Oréal.
En Grèce où je le retrouvais en famille le temps de quelques vacances, il installait les produits de la filiale locale dans les salons de coiffure et les instituts de beauté. En Allemagne ensuite, il développait la distribution sélective au pays du hard-discount. Défi réussi qui l’a amené à revenir au pays pour reprendre les rênes de Biotherm France…son tremplin pour la Chine, la nouvelle frontière de L’Oréal.
Ses réussites multiples le désignaient pour prendre la présidence de la prestigieuse filiale américaine de L’Oréal, celle par qui passent les rois. Pas encore vizir, mais déjà dauphin du calife !
L’homme a une trempe d’entrepreneur. Il a l’amitié solide. Mais délicat ou tacticien, il sait, en privé, ne jamais aborder les sujets professionnels qui pourraient altérer cette fidélité. Il arbore volontiers l’étonnement, voire l’émerveillement d’un adolescent, devant les choses de l’art, par exemple, et reste curieux de ce qui se passe hors de son propre champ d’expertise. Mais c’est un être fondamentalement pragmatique. Et son sourire peut se transformer aussi en un rire plus carnassier. Rien de l’héritier docile, vous dis-je.
En tout cas, bravo L’Oréal et bonne chance, Jean-Paul.
2) Jean-Pierre Le Roch sera enterré en Bretagne, le jour où Jean-Paul Agon est adoubé. Cela fait fort longtemps que je ne l’avais pas revu. Dix ans peut-être ? Nous participions à une de ces interminables réunions dans un ministère. Il m’avait raccompagné en voiture jusqu’au siège des Centres E. Leclerc et m’avait discrètement déposé au coin de la rue. Amusé, mais un peu nostalgique, je crois. Notre siège est à Issy-les-Moulineaux, et c’est dans cette ville qu’il avait ouvert, avec mon père, le premier centre E. Leclerc de la région parisienne. A l’époque, tous deux formaient tandem. JPLR était devenu le bras droit de EL. Sur les photos, dans les médias de l’époque, ils étaient côte à côte. Lui, sobre et un peu inquiet derrière le comptoir ; mon père en tribun, perché sur les palettes. Et tous deux, sous la harangue d’un Pierre Poujade qui les accusait d’être les « larbins des trusts juifs ploutocratiques ». (Le Pen déjà !).
Après l’ouverture du premier Carrefour de Sainte-Geneviève-des-Bois, au milieu des années 60, les hypers se sont développés. Il a alors fallu trancher. JPLR ne croyait pas en la capacité des indépendants de subir ce choc dimensionnel. Il préconisait le système qui allait être celui d’ITM ENTREPRISES : une structure nationale immobilière et commerciale, une centralisation des décisions et de l’offre, des participations croisées… Mon père et d’autres fondateurs virent dans ce projet une menace pour leur indépendance. Et la crainte de la main mise d’une banque (la BRED) sur cette holding instrumentalisée. Débats, polémiques, engueulades, incompréhension…scission ! Difficile objectivement de dire la part du conflit d’idées et des heurts de caractère dans cette rupture.
Mais depuis, les deux groupes ont prospéré. Des milliers de commerçants y ont fait leurs armes, leur réussite sociale, leur patrimoine. Et si Jean-Pierre Le Roch a décroché voici quelques années, les Mousquetaires lui doivent beaucoup.
3) Jean-Paul Agon est déjà l’icône de toute une nouvelle génération d’entrepreneurs. Jean-Pierre Le Roch était, lui aussi, une figure emblématique pour les milliers de commerçants à la recherche d’un destin. Mais la presse est cruelle, disais-je. Du passé, qu’elle a pourtant adulé, elle fait vite table rase pour se chercher de nouvelles idoles.
Jean-Paul ne m’en voudra pas si je compare le traitement que la presse a réservé aux deux évènements. Toutes les covers des magazines économiques pour l’avènement de JPA, et à part deux ou trois articles dans Les Echos, le Télégramme et Ouest France, à peine quelques entrefilets dans la presse généraliste pour JPLR. Même pas la rubrique nécrologique du Monde.
C’est tant mieux pour JPA. C’est injustement payé pour JPLR.
J’ai cherché les raisons de ce déséquilibre comptable. Certes, Le Roch n’était plus en activité. Certes, il n’a jamais été très médiatique. Mais de sa vie si riche, de ses succès comme de ses échecs, n’y avait-il pas matière et opportunité à tirer quelques leçons dont pourrait profiter justement la génération des nouveaux Agon ?
4) Ne voyez, ici, de ma part, aucune amertume. Faites-moi l’honneur de penser que je ne plaide pas pour mes saints ! S’il en est qui n’ont pas à se plaindre, ce sont bien les épiciers de Landerneau qui, dans les médias, ont toujours trouvé la place pour véhiculer quelques idées. Non, ce n’est pas du tout de l’animosité. Mais on serait tenté de paraphraser La Fontaine : « Selon que vous êtes épicier ou industriel, jeune ou vieux, parisien ou provincial, médiatique ou pas… ». J’exagère ? Tiens, deux anecdotes :
- Il y a deux ans, Jean-Claude Jaunait quittait la présidence de Système U pour laisser la place à Serge Papin. Formidable travail qu’avait effectué ce fils d’épicier qui, comme tous les autres, était voué à quémander sa survie dans les coulisses des Chambres de Métier ou dans les rangs du CIDUNATI. JCJ a su redresser un groupe vieillot (UNICO), donner la niaque à ses troupes, organiser les liens de solidarité et rajeunir ses pratiques commerciales. Système U, grâce à lui, a toujours la plus grosse progression du secteur. Eh bien, cherchez donc sur Google les leçons de cette biographie exemplaire. Epluchez les argus de la presse. Quelques belles pages, certes, dans la presse économique et professionnelle. Mais, finalement, bien peu au regard des millions de clients qui fréquentent l’enseigne.
- Et puis, je lisais, hier, la Une des Echos. Toujours en titre la succession chez L’Oréal et aussi ce sujet sur les salaires des patrons du CAC 40. Lindsay Owen-Jones va donc quitter la direction exécutive de L’Oréal. Mais pour autant qu’il s’éloigne, il restera l’un des présidents les mieux payés du CAC 40. Croyez-vous vraiment qu’à l’occasion de ces changements, on entendra se déchaîner tous les rédacteurs qui, il y a un an, fustigeaient Daniel Bernard, autre champion mondial, pour ses émoluments ? Pourtant, qui des deux, croyez-vous, gagne le plus ?
Je ne parle pas du fond, ni n’émets de jugement de valeur, y compris dans la comparaison, je parle de « traitement de texte ». Mais il me semble que, oui, « selon qu’on soit épicier ou… ».
P.S. : Au moment où j’écris ces lignes, Philippe, l’un de mes collaborateurs, y jette un œil. Il a, lui, un autre diagnostic. Ce qui a changé, dit-il, c’est le lectorat. La presse souffre du non-renouvellement de son lectorat populaire attiré par le multimédia. Elle surfe sur les nouvelles attentes des milliers de petits actionnaires qui, accros de la moindre information sur la bourse, veulent tout connaître des dirigeants du CAC 40. Nouveau public, autres idoles. Remarque intéressante. Disons donc aussi : « selon que vous soyez cotés ou non… ».