Le poids des mots, le choc des photos : Jamais le slogan n’a été aussi pertinent. Les Français délaissent la presse écrite pour passer jusqu’à trois heures devant leur écran TV ! Comment s’étonner que la nouvelle génération politique veuille travailler son image plus que son programme. La prise de conscience très récente des risques inhérents à la peoplelisation de la vie politique (et à la réduction du débat aux petites phrases et aux images) a quelque chose de terriblement déroutant. Depuis plus de trente ans, tous les élèves de Marshall Mac Luhan répètent : « C’est le média qui façonne le discours » au lieu de n’en être que le relais !
Alain Duhamel a certainement oublié que, dès 1974, les médias dissertaient sur la modernité d’un Giscard qui tel un Kennedy en famille, tentait de mettre la communication politique au diapason des nouveaux médias. Dans Libé (06/09), voilà qu’il se lâche : La peoplelisation « est à la personnalisation ce que le rococo est au baroque, une dégénérescence extravagante et envahissante ». C’est « de la politique en stuc et en toc…elle symbolise…le triomphe de l’image sur le verbe, de l’émotion sur la réflexion, de la subjectivité sur la rationalité. Elle consacre la victoire de la séduction sur la conviction ».
A juste titre, il dissocie « l’engagement vrai » des artistes qu’il considère comme un « acte civique », des scénographies récentes organisées par les conseillers en communication dont l’objectif « n’est pas d’éclairer, d’expliquer, de convaincre, mais d’attirer la sympathie ». Oui, cher Alain, du débat les politiques semblent avoir fait table rase ! Et sans conteste, ils en font trop.
Singerie ! Mais les politiques sont-ils les seuls responsables ? A force de présenter nos élus comme des clones tristes de technocrates qui n’auraient finalement d’autre expertise que leur capacité de communiquer, peut-on leur reprocher d’essayer « d’humaniser leur image ». Peut-on leur reprocher de vouloir être en phase avec les attentes créées par le monde médiatique. « Pour asseoir leur popularité, dites-vous, la quasi-totalité des dirigeants se ruent vers les émissions de variétés » où on les voit embrasser, pédaler, etc. Mais quand, s’agissant de n’importe quel débat économique ou social, le média met sur le même plan ou sollicite en premier l’avis du footeux ou du chanteur, quand l’avis d’Arditi ou de Piccoli l’emporte sur celui de l’acteur politique, y compris sur des sujets dont ce dernier assume seul, devant l’opinion, la responsabilité…faut-il s’étonner que nos élus cherchent à les singer, à récupérer une partie de leur aura ?
Johnny et Sarko : Pas plus tard qu’hier, toujours dans Libé (5/09), JM Thénard faisait semblant de le découvrir : avec cette Une impitoyable : « La politique gonflée aux stars ». Avec cette phrase bien torchée : « Qu’importe les idées pourvu qu’on ait les corps »). Sur le fond, je partage bien sûr la même irritation face au racolage des paillettes et du strass. Tout ça masque le vide intellectuel sidéral qui a pesé sur les dernières manifestations politiques (La Rochelle, Marseille…).
Mais fallait-il vraiment que Sarko s’adjoigne les services de Johnny ou autre Doc Gyneco pour que toute la presse en fasse un fromage. Après tout, qui relaye habituellement ces images si ce ne sont les médias eux-mêmes tellement friands de ce genre de marchandise. Qui occulte le débat de fond en limitant à la télé le temps des confrontations « parce que ça ne sert pas l’audimat » ! Pas vierge, le monde des médias !
L’effet Ségolène : Tous les médias ne se ressemblent pas ? D’accord : il y a les « People » et les autres. Les premiers ne boudent évidemment pas leur plaisir. Les ventes de « Closer » ont augmenté de 25 %, idem celles de « VSD ».
Mais « Stratégies » (31/08) révèle que, sur Google, l’expression « Ségolène Royal en bikini est la requête qui arrive en tête sur le moteur de recherche ». Et reparcourant toutes les Unes de cet été, je constate que la presse « sérieuse » a su, tout en faisant la fine bouche sur les tabloïds, reprendre à son compte ces peopleleries, ne serait-ce que pour les commenter. Audience, audience. Eh, eh, ce ne sont pas ces numéros-là qui plomberont les comptes de la presse écrite.
Doc Gyneco : On ne se souvient pas qu’en d’autres temps, les artistes, pourtant vibrions comme des mouches autour d’un Mitterrand ou d’un Jack Lang, aient pu être aussi ridiculisés comme vient de l’être Johnny, ni dézingués comme Bruno Beausir décrit comme « sorti du coma », « notoriété en berne ». Allez ! Même s’il est vrai que le Doc est devenu pathétiquement caricatural, que ne devrait-on dire de Valérie Lang, Marina Vlady, Yves Duteil ou autre Sapho, sollicités par les mêmes médias, enrôlés permanents pour une bonne cause médiatisable ! Selon que l’artiste est de gauche ou de droite…Oh, médias hypocrites et méchamment cruels !
Renaud, lui aussi : Puisqu’il est en train de la perdre, il voudrait donner sa voix. Dans Le Parisien (5/09), le chanteur dit avoir, lui aussi, « ses électeurs ». Il s’engage contre Sarko qu’il assimile, allez c’est sans frais, à un Le Pen juste un peu plus policé que l’original ! « Sarko-facho » dira, en septembre, une de ses prochaines chansons. Ca donnera un semblant de légitimité politique aux violences d’une « racaille » qui, justement, cherche un sens à son combat. Mais avouez que c’est nul, au moins aussi nul que les anciennes rengaines anti-flics du Doc. Lui, Renaud, qui dénonce en Johnny « le degré zéro de l’engagement politique » se fourvoie à son tour dans le plus grotesque des poujadismes. J’ose dire « grotesque » parce qu’il ose cet aveu : « Au deuxième tour, j’appliquerai la discipline de la gauche républicaine en votant Ségolène Royal, même si pour moi, elle flirte aussi avec les idées de Sarko en voulant mettre les racailles en caserne ». Ouah ! En voilà un d’artiste qui fait évoluer le débat ! Combien vous pariez qu’à lui, Libé ne fera pas la peau.
Jospin : Lui aussi s’irrite des peopleleries et appelle au débat. Mais voilà . Réclamant au sein du PS qu’on évite de se focaliser sur les querelles d’investiture, on ne l’entend que sur son éventuelle candidature. J’y vais, j’y vais pas. Vous saurez tout ça le 3 octobre : « Pour le moment, je participe librement à une discussion qui me paraît essentielle pour l’avenir du pays » (Le Monde, 07/09). Ah bon, sur quels thèmes ?
Jospin me fait penser finalement à VGE après 1981. Dur d’accepter le destin. D’espérer, en vain, un appel populaire après avoir orgueilleusement tourné le dos aux masses qui les soutenaient. Dieu, que le peuple est ingrat. « Je ne me sens pas du tout fatigué, et je pense que j’ai suffisamment peu servi, ces derniers temps, pour ne pas être usé » (Le Monde, 07/09). Mais n’y aurait-il de vie politique, pour un ex, qu’en piétinant dans les listes d’attente pour re-briguer la fonction suprême ? Tant de causes sociales, humanitaires, environnementales ou civiques auraient pu mobiliser ces « réservoirs d’expériences » (puisque seul le passé leur sert de plaidoirie !).
Jospin et Chirac : Le passé, décidément, rattrape le présent. Lors des dernières Présidentielles, Jospin s’en était pris à l’âge du capitaine. Chirac était trop vieux ! Pensez donc, par rapport à Tony Blair, à Berlusconi, et aux autres dirigeants européens de la génération des quinquas, la France serait représentée par un septuagénaire.
Après coup, il doit s’en mordre les lèvres, notre Lionel, avec ses presque soixante dix ans . Devinez la pique qu’avec son sourire carnassier, Sarko lui décochera si d’aventure… A moins qu’à son tour, bien sûr, Jospin n’humanise et ne rajeunisse son image aux côtés d’Emmanuelle Béart ou de Djamel Debouzze. Ne doutez de rien !
Résignation : Vivement qu’on rentre effectivement dans la campagne électorale, puisque, décidément, médias ou politiques, tous n’accorderont de place aux sujets majeurs qui nous préoccupent qu’une fois les candidatures et investitures définitivement acquises. C’est dingue, mais c’est comme ça…
Mais ne nous leurrons pas. Par-delà le jeu singulier auquel se livrent politiques et médias (« je t’aime, moi non plus » et « je te dénonce, mais continue, tu fais vendre »), c’est l’évolution du système politique qui finit par produire cet effet. Alain Duhamel le reconnaît lui-même : « L’élection du Chef de l’Etat au suffrage universel a…mécaniquement conduit depuis des décennies à la personnalisation extrême de la politique ». D’une majorité parlementaire, d’un parti politique, d’un gouvernement…on attend un programme. D’un futur Président, l’opinion recherche, certes, les idées maîtresses, mais surtout les valeurs et la personnalité. C’est ce qu’ont compris Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. C’est pour cela qu’ils font course en tête.
Est-ce finalement bon pour le pays ? Si l’on parle de revenir à la rationalité politique, évidemment non. Mais pour obtenir le changement, le système permet-il à tous ces acteurs de la vie publique de s’exprimer autrement ? Où, quand ? Je regarde les programmes du service public. J’y cherche l’annonce d’émissions de fond sur l’Europe, sur l’éducation, le système de santé, le service civique, le protocole de Kyoto, etc. Des émissions pédagogiques, des confrontations, en prime time, avec le temps nécessaire.
Ah ! C’est trop tôt, rapport à la campagne ? Probablement, c’est ce que doivent penser aussi les politiques…