Archive pour la catégorie ‘Engagements’

Lundi 24 septembre 2007

Tests ADN : pouah ! Ca sent pas bon…

img_blog_240907_foule.jpg

Foule – 1986 (acrylique sur toile) – © Jacques Muller

J’hésitais à monter au créneau, je soutenais dans ma tête l’initiative du courageux maire de Versailles, Etienne Pinte. Je me disais : je parle déjà sur plein de sujets, quelle légitimité ai-je à intervenir sur ce dossier.

Et puis, basta, on a beau être chef d’entreprise, on n’en est pas moins citoyen.

Et pour le coup, j’ai envie de dire ma colère, d’associer mon opprobre à tous ceux qui n’aimeraient pas, à leur tour, faire l’objet d’une telle mesure.

Quoi ? Vous imaginez la réaction des Français, Français de sang, de terre et d’histoire, si les Américains avaient annoncé, avec l’aplomb et le cynisme qui les caractérisent, que pour vivre là-bas avec un conjoint expat, il faudrait se soumettre à de tels tests ? Mais ce serait la bronca à droite et à gauche. Nos ego seraient blessés. On accuserait Bush-le Yankee de viser fasciste. (Je rappelle que tous les professionnels français ont manifesté debout comme un seul homme quand il s’est agi, pour obtenir les visas américains, d’avoir accès à leurs numéros de carte de crédit.) Ah ça, oui, on aurait tous gueulé à l’imposture.

Eh bien, mes amis, imaginez la tête de nos amis africains, maghrébins, et jusque dans les territoires que nous appelions autrefois « colonies ».

Imaginez l’impact de ce mauvais coup porté au rayonnement culturel de la France, à cet humanisme de portée universelle dont nous nous prévalons…

Dans les pays d’émigration, le discours de la rigueur, même s’il donne des boutons, est tout à fait compréhensible.

- Mettre un terme à l’émigration clandestine,

- Exiger des autorités nationales qu’elles tiennent leur état civil,

- Filtrer l’accès en émettant des visas,

- Lutter contre les fraudes,

- et tous ceux qui veulent venir en France se faire soigner à l’œil et aux frais du Gaulois…

…Oui, même si elle est dérangeante, cette politique n’est plus contestable. D’autres pays, de l’Europe du Nord ou d’Amérique (le Canada) ont su mettre en place des dispositifs sélectifs (n’ayons pas peur des mots) sans que ne soit altéré le caractère démocratique et non ségrégationniste de leurs pratiques administratives.

Mais fallait-il, pour marquer la rupture avec le laxisme précédent, agiter le chiffon rouge avec l’emblème du test ADN.

Non. C’est de la pure provoc.

Depuis quand d’ailleurs le législateur se sent-il obligé d’enfermer l’administration dans des dispositifs opérationnels particuliers ? Il suffisait de faire voter l’obligation de parenté, y compris par tout moyen de droit. Voilà qui aurait pu être suffisant, quitte à ce que, par impossible, le recours au test ADN puisse être requis, mais en utilisation marginale et sous contrôle de justice.

Nos juges et nos policiers ont tellement insisté sur l’intérêt de ces tests dans le cas de recherches criminelles que leur image en est désormais et pour longtemps connotée. Et c’est de cette image-là que, volontairement ou non, on est en train de qualifier l’immigrant !!!

J’invite les lecteurs de ce blog à lire cette semaine le cri du cœur de Philippe Val, dans Charlie Hebdo (19/09/07). L’éditorialiste dit son dégoût et renvoie dos à dos une droite cynique et une gauche molle : « se contentant de se frotter les mains en voyant la droite faire le boulot… »

« Cette pratique du test ADN fait revenir par la fenêtre toute la barbarie ethnique que l’universalisme des lumières a voulu foutre à la porte de l’humanité. Depuis quand la constitution génétique d’un individu décide s’il est apte ou non à devenir le citoyen d’une démocratie ? »

«…Dans notre période obscure où la menace la plus immédiate est l’indifférence, l’égale valeur de toute chose est la monégasquisation de la politique, …j’enrage de vivre dans un pays privé de sens au point de manger ainsi sa merde sans protester. »

Philippe Val parle crûment. Il s’adresse évidemment en priorité à cette gauche qui le déçoit. Mais son cri est juste, j’en fais le mien.

Michel-Edouard Leclerc

Lundi 25 juin 2007

Les Echos, La Tribune : pourquoi j’ai signé la pétition des journalistes !

img_blog_echos_tribune_2606.jpg

Ce matin, vers 7h55, Nicolas Demorand (France Inter) m’interpellait à peu près en ces termes : « Est-ce que ça vous dérange, vous aussi, de voir un grand capitaine d’industrie, du secteur du luxe, proche du pouvoir, accaparer les deux fleurons de la presse économique française ? ».

Sur le fond, oui, je l’avoue…il y a quelque chose qui me dérange profondément dans le fait que ce soit de grandes entreprises, influentes sur le marché, qui deviennent propriétaires des principaux journaux français ! Cela en dit long sur les difficultés d’un secteur qui n’arrive pas à intéresser d’autres investisseurs… Une telle situation n’a rien d’inédit outre-Atlantique, mais nulle part ailleurs qu’en France, on ne trouve une telle concentration de magnats industriels dans la presse. Cela pose d’évidents problèmes d’éthique. Comment rédiger un article critique sur une firme détenue par l’actionnaire? Et peut-être encore plus difficile : comment s’exprimer sur les agissements d’une entreprise concurrente sans participer à ce qui pourrait être interprété comme un dénigrement ?

Mais ce n’est pas la raison principale pour laquelle j’ai signé le manifeste pour « garantir l’indépendance rédactionnelle des Echos ».

Je n’ai aucun procès à faire à Bernard Arnault particulièrement.

Je ne vois pas pourquoi on focaliserait l’attention sur lui alors que Bouygues, Dassault, Bolloré et Lagardère sont dans la même situation.

Si on aborde ce problème d’éthique, il faut le traiter de façon globale non discrimante à l’égard du patron de LWMH. Par exemple, en suscitant un débat parlementaire.

Je ne soutiens pas plus l’argument qui plaide pour la préférence à l’acheteur étranger. Cela ne change rien à l’affaire. Si c’est un fonds de pension anglo-saxon ou une veuve irlandaise, la garantie qu’il n’y ait pas de conflit d’intérêt est illusoire. L’investisseur a forcément aussi des participations dans les sociétés françaises. Et de toute façon, rien ne garantie un actionnariat stable.

Et puis, le problème principal est-il le statut de l’acquéreur ? Il faut vraiment avoir la mémoire courte : combien de candidats socialistes, et même de la droite nationale, ne se sont-ils pas privés de qualifier Les Echos de « journal du MEDEF, acquis à Sarkozy » … alors qu’il était encore la propriété du groupe anglais Pearson !

Non, ce qui me choque dans cette affaire, c’est l’accaparement dans les mains d’un seul propriétaire des deux grands journaux économiques, hier encore concurrents. Les autorités de notre pays se targuent de vouloir garantir la diversité culturelle et le pluralisme des idées. De ce point de vue, l’information économique n’est pas neutre. Qu’on se rappelle les récentes querelles sur l’évaluation du pouvoir d’achat, du nombre de chômeurs, ou le chiffrage des programmes économiques des candidats. L’enjeu, ici, ce n’est pas simplement l’accès à l’information, c’est son objectivité, son degré de sincérité.

Dans tous les domaines économiques, le Conseil de la Concurrence ou la Commission Européenne sont intervenus pour empêcher la constitution de monopoles et pour que la concurrence puisse profiter aux usagers. C’est quand même un paradoxe que, s’agissant de la presse économique, personne n’ose poser très sérieusement les mêmes questions !

Et puis, au-delà des aspects économiques, il faut s’interroger plus fondamentalement sur le sort des hommes (journalistes et autres salariés). Transformation de La Tribune en site Web, fusion avec Les Echos ? Les discours sur l’avenir du journal La Tribune ont de ces petits airs d’hypocrisie qui ne sont vraiment pas supportables.

A qui fera-t-on croire qu’un même actionnaire gardera les deux équipes au feu ?

Oui, patron je suis, mais citoyen je reste. J’ai signé, aux côtés de Jacques Attali, Nicolas Baverez, Patrick Arthus, Jean-Noël Jeanneney, Jacques Delors ainsi qu’une centaine d’autres personnalités un manifeste pour témoigner « notre profond attachement à l’indépendance rédactionnelle»  de ces titres.

Dans mon jeune temps, je fus pigiste et rêvais d’être reporter. J’ai toujours gardé un œil sur les médias (ils gardent d’ailleurs un oeil sur ce que je fais!!!).

Par passion, mais aussi par convictions politiques, je veux rester attentif à l’évolution d’un secteur qui, à l’heure de la concentration des pouvoirs, reste un des meilleurs remparts de la démocratie.

Michel-Edouard Leclerc

Lundi 28 mai 2007

Cinéma : « Le Marché de la faim » par Erwin Wagenhofer

img_blog_280507_feed_the_wo.jpg

…Vu cette semaine « We Feed the World » (le Marché de la faim) d’Erwin Wagenhofer.

Sur un plan purement cinématographique, rien à voir avec le professionnalisme du film d’Al Gore, « An Inconvenient Truth » (Une vérité qui dérange). Ici, on cultive un côté brouillon, un scénario chancelant, une image peu exigeante, sans doute pour respecter un look « docu militant », à l’instar du film « Le Cauchemar de Darwin » (Cf. la note du 21/06/05).

Sur le fond, les questions sont pertinentes et certains arguments font mouche.

Dommage que le lecteur soit obligé de rester « sur sa faim » (sic). EW flingue les trusts de l’agrobusiness, charge les multinationales (ça ne mange pas de pain, re-sic !). On a le droit au recensement de toutes les critiques contre l’hyper productivisme industriel et les excès du libéralisme. Faute de tenter l’ébauche de quelques solutions, le film est finalement assez frustrant.

1) Le scandale de la faim !

On pourrait synthétiser comme suit l’argument du film :

a) « L’agriculture mondiale pourrait nourrir 12 milliards d’individus » (J. Ziegler). Tous les moyens existent pour nourrir les populations démunies. De ce fait, « tout enfant qui meurt actuellement de faim est en réalité assassiné ». La phrase peut choquer. Elle me semble juste : il y a bien aujourd’hui « non assistance à personnes en danger ».

b) Comment en est-on arrivé là ? Par la guerre, la guerre économique que se livrent les riches nations. Elles ont choisi de produire toujours plus et au-delà de leurs besoins nationaux. Pour vendre à l’extérieur, pour gagner des devises. (L’arme alimentaire !)

L’amélioration de la productivité, mais aussi la course aux subventions…ont contribué à faire baisser les prix sur les marchés mondiaux et jusque dans les pays sous-développés. Ce qui rend impossible, dit EW, l’éclosion d’une agriculture locale, vivrière, faute qu’elle soit suffisamment rémunératrice.

c) La thèse n’est pas nouvelle. C’est celle de la plupart des ONG. Elle trouve un écho favorable dans le mouvement altermondialiste (jusqu’à José Bové, en France). Mais paradoxalement aussi, auprès des libéraux pour qui les subventions américaines ou européennes altèrent le fonctionnement du libre marché.

2) Les dégâts sociaux et écologiques à l’échelle planétaire

Le film a le mérite de présenter une critique globale et de l’illustrer.

- Critique des dégâts sociaux issus de l’hyper spécialisation agricole : on voit notamment des fils d’agriculteurs qui ont quitté leur Maghreb ou leur Centrafrique. Ils viennent travailler pour des producteurs de tomates du Sud de l’Espagne. Situation d’autant plus paradoxale que pour un même salaire, ils pourraient exercer chez eux le même métier, avec le statut de propriétaire.

- Focus sur les conséquences écologiques de ces choix alimentaires, telle la destruction de la forêt primitive (ici amazonienne, mais le cas est patent aussi en Indonésie ou en Afrique) pour laisser place à des productions plus rentables (l’huile de palme, par exemple).

- Evocation, enfin, des problèmes de qualité et la perte du goût liés à des modes de production hyper industriels (de la culture sous serres et hors sol aux OGM !). (Mais là, pour le coup, le sujet n’a plus vraiment de lien avec la démonstration principale sur la faim dans le monde).

On peut chipoter sur certaines affirmations, mais l’analyse globale « tient la route ». En tout cas, les spectateurs sortent de ce film convaincus des perversités, et surtout de l’injustice du système de répartition de la nourriture dans le monde.

3) Les limites du film

Le problème avec ce genre de documentaire militant, c’est le manichéisme. C’est aussi une forme de manipulation qui joue avec l’émotion du spectateur. Et c’est au final la frustration d’avoir adhéré à une analyse sans que ne nous soit proposée aucune alternative concrète, en tout cas à la mesure du drame qu’on a mis en scène.

a) Trop de manichéisme

Le film est construit autour des interventions de Jean Ziegler, rapporteur à l’ONU sur les questions alimentaires. Il est, sans conteste, un bon expert. Mail il est aussi un homme politique engagé à gauche (en Suisse). Quand il dit que ce film « est extraordinaire par son refus de l’émotionnel, un film purement analytique ». Ce n’est pas vrai. Exemples :

- Les témoins à charge sont systématiquement valorisés. Ils ont forcément raison (personne ne les contredit). Quant aux accusés (les dirigeants de Pioneer, Nestlé, les géants du food business), ils sont désignés coupables par avance et très peu interrogés. Si ce n’est ce pauvre Brabeck (PDG de Nestlé), piégé par un habile montage, caricatural dans son éloge d’un libéralisme qu’il ne pratique même pas lui-même. Tout entier à faire le panégyrique du Marché, il n’oppose à la famine qu’un discours surréaliste sur la nécessité de faire de l’eau une marchandise !

- Le film n’aborde pas la responsabilité des Etats, dont les carences en matière d’aide internationale sont pourtant flagrantes, dont les choix à l’OMC sont pourtant critiquables, et dont les pratiques commerciales perturbent le marché. EW fait l’impasse sur tous les facteurs géopolitiques de la malnutrition (au Darfour, dans la ceinture sahélienne, en Asie, etc.).

- Pas plus, EW ne dénonce l’idéologie de tous ces régimes politiques, héritiers des modèles communiste ou tiers-mondiste (cubain, algérien, coréen et vietnamien du Nord, chinois, mozambiquien, etc.) dont la corruption et les faillites ont conduit les peuples à la misère…sans qu’il n’y ait évidemment besoin d’invoquer, ici, les multinationales !

b) L’émotion plus que l’argument

Il y a des procédés qui « médiatiquement » fonctionnent toujours bien pour susciter l’adhésion ou l’empathie…mais qui, moi, me révoltent ! Une longue visite d’abattoir, des milliers de volailles électrocutées, décapitées, sur fond d’émulsions sanguines ? Qui n’en sort pas écoeuré, convaincu que nous avons là une métaphore exceptionnelle « des excès auxquels conduit le productivisme ». Et tout ça pour prouver que le bio c’est mieux ? Que small is beautiful ? Allons ! Plantez donc une caméra devant la mine réjouie d’agriculteurs qui saignent le cochon en famille, ça produira le même effet. Filmez encore tous ces moutons égorgés en plein air, le jour de l’Aïd, et vous verrez que le plus inoffensif des croyants aura l’air de participer à un délire collectif trash, plus gore encore que celui de nos abattoirs aseptisés ! Franchement, le procédé ne saurait tenir lieu d’argument.

Moins spectaculaire, mais tout aussi perverse : l’opposition systématique entre les petits (bons) et les gros (mauvais). OK pour dire que la pêche industrielle fait plus de dégâts que la pêche artisanale. Mais la pêche artisanale non plus n’a pas su gérer ses ressources. C’est bien parce qu’il n’y a plus assez de poissons nobles sur nos côtes qu’aujourd’hui, on est obligé d’aller « à perpète » chercher les poissons des grands fonds. L’artisanat ne constitue plus une alternative à l’industrie. Même si on ressemait de la sole et du turbot en baie de Somme ou au large de Penmarch, je doute qu’il en « pousse » suffisamment pour satisfaire le marché. Et comme les écologistes sont aussi contre les élevages !!!

c) Un goût de frustration

C’est au final ce que j’ai ressenti en quittant l’une des rares petites salles qui projetait le film. EW reste en posture contestatrice mais n’aborde pas la question des politiques alternatives.

- Ziegler explique que sur le marché de Dakar, le prix bas des légumes européens subventionnés empêche l’émergence d’un marché local mieux rémunéré. Mais supposons qu’on supprime nos subventions à l’export, les produits locaux seraient donc plus chers. Question toute bête : qui aura les moyens de les acheter ? Peut-on développer un marché théoriquement plus rémunérateur pour les agriculteurs sénégalais « alors que le pouvoir d’achat local fait défaut » ? Pas évident du tout !

On peut multiplier les exemples et les questions de ce type. C’est vraiment la limite du film et d’un discours trop simpliste.

- Plus surprenant, EW ne tente pas de brosser le schéma concret d’une nouvelle régulation des marchés. Quel rôle pour l’OMC, comment introduire les clauses sociales dans les négociations en cours ? Suppression des subventions ou réaffectation vers les systèmes de production dans les pays sous-développés ? Quels mécanismes de contrôle ? En fait, trop préoccupé à dénoncer les seules multinationales, EW reste prisonnier de son parti pris.

- Du coup aussi, EW n’a d’autre solution que de culpabiliser les consommateurs en leur suggérant de boycotter (comme le font quelques associations italiennes) certaines grandes marques ou de modifier leur comportement (ne pas manger des fruits hors saison, acheter bio et éthique). Mais il fait l’impasse sur toutes ces initiatives actuellement en germination partout dans le monde. Le microcrédit, bien sûr, qui soutient tant de projets au Bengladesh, en Inde, et désormais en Afrique australe. Et le commerce équitable, grand absent du film. Et alors, là, on ne comprend pas vraiment pas pourquoi.

J’ai été trop long. Il y aurait encore beaucoup à dire. En fait, c’est le mérite du film. Même « mal ficelé », il relance le débat. C’est tant mieux !

Michel-Edouard Leclerc

Mardi 23 janvier 2007

Peut-on parler réellement d’appauvrissement de la France ?

img_blog_sdf_230107.jpg

C’est Stéphane Marchand, responsable des pages « Opinions » du Figaro qui a lancé, depuis hier, ce débat. Ont été sollicités les avis de Michel Rocard, Alain Madelin, Laurence Parisot, Bernard Salanié, et bien sûr les lecteurs du quotidien. Je vous livre ma contribution de ce matin.

Vu de la ligne de caisses d’un hypermarché, le débat sur l’appauvrissement de la France a des airs franchement surréalistes.

1) Dans notre pays, il y a des pauvres, beaucoup et trop de pauvres. Plusieurs millions de nos concitoyens « rament » pour boucler leurs fins de mois. SDF, sous-smicards, chômeurs, mais aussi familles surendettées constituent les premiers clients des magasins « hard-discount » ou de ce qu’on appelle les « premiers prix » dans les supermarchés. Dignement, ils arrivent en magasin avec les catalogues publicitaires. Ils ont cerclé les promotions, ils font la chasse aux produits les moins chers. La misère n’est pas inscrite sur leur front. Mais, parfois, ce sont de bons samaritains (curés, instits, notables…) et des ONG (Secours Populaire, Secours Catholique ou banques alimentaires) qui sollicitent l’acquisition de produits de première nécessité. Sont-ils plus nombreux aujourd’hui ? Difficile de le dire. Dans nos mégalopoles actuelles, on les voit plus que dans la France rurale d’hier. De ce fait, ils s’imposent à notre conscience.

2) Mais rien ne permet, dans le comportement des consommateurs français, de parler d’un appauvrissement général. Au contraire. Jamais il ne s’est vendu autant de produits : des biens utiles, mais aussi des denrées chères, des produits mode, des produits plaisir…

Le niveau de vie des Français s’est considérablement amélioré. La baisse des produits agricoles, mais aussi l’élévation des revenus moyens ont permis « l’extension du domaine de la dépense ». De 30 %, dans les années 60, la part consacrée à l’alimentaire dans le budget des ménages est passée à 15 %. Les biens d’équipement, de la personne ou de la maison, la voiture et les transports, les services de santé et les produits de loisirs (35 heures obligent) constituent les nouveaux secteurs d’achat. Rien à voir avec la structure de consommation des pays réellement pauvres.

Pour s’en convaincre, il suffit de faire le tour des magasins de la planète. Comparés aux linéaires des supermarchés implantés dans les Pays de l’Est, en Asie ou en Amérique Latine, et même dans des pays européens limitrophes (Espagne, Portugal, Italie), les étals français offrent des menus de roi.

3) Paradoxalement, c’est l’accroissement du niveau de vie et les changements des modes de consommation qui ont entraîné, ces dernières années, une frustration d’un genre nouveau, un désenchantement dont je prophétise qu’il va durer encore longtemps.

Jusqu’à la dernière décennie, nos concitoyens pouvaient arbitrer leurs dépenses, sans trop s’endetter. Manger chez soi ou au restaurant, louer à la montagne ou partir au Club Med, limiter le cinéma pour acheter une télé… On restait dans des niveaux de dépenses gérables dans le temps. On différait l’achat d’un bien pour profiter d’un autre.

Dans la société actuelle, tout doit pouvoir être accessible. Tout et tout de suite. La pub pousse à la consommation, c’est l’offre qui impulse la demande et crée le besoin. Même s’il n’y a plus, à proprement parler, de mode collective, la non-consommation est vécue comme un appauvrissement. Résultat ? On puise dans l’épargne ou on s’endette.

Or, un écran plat, c’est deux fois le SMIC. Les sports d’hiver pour une famille ? L’équivalent de six à sept mensualités de salaire, au mieux ! Sans compter (sic) toutes ces nouvelles dépenses immatérielles qui, du téléphone mobile à l’abonnement à internet, grèvent inexorablement le budget familial.

Ponctionné par ces charges nouvelles, le pouvoir d’achat n’augmente plus. Si l’on enlève les dépenses liées au remboursement d’emprunts, aux loyers, à l’énergie et aux transports, la part « libérable » des revenus s’amoindrit. D’où cette frustration, le sentiment de « perte de pouvoir d’achat » qui exaspère aujourd’hui les Français et une partie des Occidentaux.

4) C’est ici que s’opère la confusion : il y a des pauvres, mais la France n’est pas pauvre.

Quoi qu’on dise de leur impact, les dépenses obligatoires liées à ces nouveaux modes de consommation participent de l’amélioration de notre niveau de vie. L’augmentation du prix du pétrole intervient comme une fiscalité nouvelle, mais c’est parce qu’on a acquis une ou deux voitures. L’augmentation de l’endettement des ménages est souvent le corollaire d’un accès à la propriété, et les cotisations santé représentent bien le financement d’une consommation future.

Les affirmations péremptoires sur la paupérisation des Français occulte cette vision des choses.

5) Pour les professionnels du secteur de la consommation, l’irrationalité du débat ne change rien. Il nous faut malgré tout répondre à ces attentes sociales, tenter de rester les moins chers et continuer à offrir des premiers prix et des soldes, y compris pour une population qui en profitera pour partir aux sports d’hiver ou s’acheter des grands crus dans les foires aux vins. Pour ceux-là, c’est avant tout une question de choix, d’arbitrage.

Mais pour le politique, l’impératif est tout autre. La lutte contre la pauvreté devrait être une priorité. Tout le monde, cet hiver, aura entendu parler de Don Quichotte. Mais c’est dès les années 50 que déjà l’Abbé Pierre tenait les mêmes propos. On ne peut pas dire que la mobilisation des différents gouvernements ait été à la hauteur de ces cris de détresse.

A force d’entretenir un discours trop général sur l’appauvrissement de la France, on a fini par cautionner un déficit d’action…et probablement aussi une indifférence à l’égard de la vraie pauvreté.

Michel-Edouard Leclerc

Mardi 12 décembre 2006

Carrefour Rosny 2, l’interdiction faite aux mineurs

img_blog_121206_entree_inte.jpg

Je ne supporte pas la langue de bois et encore moins les concerts trop unanimes quand il s’agit de s’acheter à bon compte une vertu qu’on n’aura pas à mettre en pratique. Oui, vraiment il y a de la tartuferie dans la surenchère de dénonciation de ce directeur de Carrefour qui a malencontreusement et maladroitement limité l’accès de jeunes (des mineurs) à son hyper.

La Ligue des droits de l’Homme a dénoncé une politique discriminatoire. Le président du tribunal pour enfants de Bobigny, Jean-Pierre Rosenczweig, a fait de même. Sur les blogs et dans les chats, les critiques fusent de toute part.

En droit, en équité, toutes ces critiques sont justes. Et loin de moi l’idée qu’une telle méthode puisse être généralisée, ou même tolérable.

Cette interdiction est illégale ? Assurément. Oui, oui, rappelons-le. Mais tout autant que les exactions commises chaque jour à l’intérieur de l’hyper et que reconnaissent les associations locales.

S’il s’agissait d’un cas général, il faudrait évidemment condamner cette pratique. Mais que dire dans le cas d’espèce ?

Posons la question différemment : que peut faire concrètement un directeur de magasin dans une telle situation. Quelle est l’alternative, que peut-on lui suggérer !

Oui, pour moi, cette question est primordiale. Si on n’y répond pas, on reste dans la posture moralisatrice, on ne résout rien, on laisse les gens avec leurs problèmes, des problèmes qui les dépassent.

Quand, dans un magasin ou n’importe quel lieu ouvert au public, des clients se sentent menacés…que des petits malfrats considèrent l’hyper comme un terrain de chasse…qu’ils déciment les rayons et provoquent les clients ou les salariés…sans que les policiers ne daignent plus se déplacer, ni même recevoir les plaintes…que faut-il faire ? Hein ? Vous dites quoi ?

Les grands principes, c’est sûr, il faut les défendre. Mais entre le droit à la non-discrimination et le droit à la sécurité, que faut-il choisir ? Pourquoi faut-il choisir ? Et peut-on reprocher à un responsable de choisir l’exigence de sécurité ?

Je ne connais de cette histoire que ce qui en a été dit dans la presse. Ca se passe chez un concurrent, ça aurait pu se passer (et ça arrive peut-être) dans un magasin à notre enseigne. Il y a une chose dont je suis sûr : au moindre problème, c’est bien le directeur du magasin qui sera considéré comme coupable !

La mesure discriminatoire à l’égard des jeunes de Rosny n’est assurément pas une bonne mesure. Mais les bonnes âmes et les puristes du droit universel, plutôt que de s’en offusquer, devraient faire preuve d’un peu plus de retenue. Plutôt que d’attiser les rancoeurs et de surenchérir par leurs commentaires, ils devraient déjà chercher à calmer le jeu. Ca les rendrait quand même sacrément plus crédibles.

Dans ces quartiers, beaucoup de parents ont démissionné, l’éducation nationale n’a plus de prise et le chômage conduit au désoeuvrement.

Au moment même où à l’UMP comme dans le camp socialiste, on ose parler de la présence de policiers à l’école et d’éducation militaire, comment peut-on encore chercher des poux aux types qui ont accepté d’investir, à la demande des élus, dans des cités où toute autorité s’est fait la malle depuis longtemps.

Michel-Edouard Leclerc

Mardi 23 mai 2006

Face au cancer des adolescents, une démarche inédite

Si la querelle des prix est mon quotidien, ma vie professionnelle est aussi l’occasion de rencontres étonnantes et d’émotions fortes ! C’est ainsi que je me suis trouvé engagé, aux côtés de plusieurs de nos adhérents, dans une démarche initiée par La Ligue contre le Cancer pour aider les adolescents à « mieux gérer la maladie ».

C’était la semaine dernière, à l’Ecole des Arts et Métiers. Un chercheur, le Professeur Franck Chauvin, présentait une étude sur le retentissement psychosocial du cancer sur les jeunes gens. J’y assistais aux côtés du Professeur Henri Pujol, un super grand bonhomme tant par son expertise médicale que par son humanisme. Et une dizaine de jeunes, rescapés du cancer.

Même si mon groupe finance, depuis trois ans, ce programme, c’était pour moi une découverte.

Ils sont 7 millions en France, âgés de 15 à 24 ans. Chaque année, 1 700 d’entre eux sont touchés par un cancer, la troisième cause de mortalité des adolescents. Pourtant, le système français de santé ne les reconnaît pas comme une « classe d’âge » spécifique.

Conséquence directe et souvent dramatique : leur prise en charge thérapeutique et psychologique correspond mal à leurs besoins et leurs attentes.

Considérés comme des adultes à partir de 15 ans et 3 mois (sic), les adolescents sont orientés :

- soit vers des services pédiatriques, avec des enfants tout jeunes, loin de leur univers de préoccupation,

- soit vers les services adultes dont la moyenne d’âge est supérieure à…50 ans.

On n’imagine pas les conséquences cliniques et psychologiques de ce type de cohabitation. Période de rébellion, d’émancipation, de construction de soi, l’adolescence représente justement une phase cruciale de transition entre l’enfance et l’âge adulte pas toujours facile à aborder. La survenance de la maladie y ajoute son cortège de difficultés et de risques qu’il faut pourtant apprendre à gérer dans la durée.

Jugez-en : de la place dans la famille à l’insertion socioprofessionnelle, en passant par les relations avec les frères et sœurs et les problèmes d’orientation scolaire, l’adolescent doit affronter un parcours qui lui est propre, évidemment distinctif de celui des tout jeunes enfants ou des adultes avec lesquels on le fait cohabiter.

J’ai ressenti tout le drame de l’un de ces garçons, aujourd’hui jovial, rayonnant, survivant de la maladie. Il en parle avec simplicité, parce que, justement, il veut être compris pour que ça change ! C’est à 16 ans, qu’un jour de printemps, la nouvelle lui est tombée dessus. Direct hôpital, chimio en vue. Et parce qu’il faut faire vite, sans autre précaution, le voilà bombardé de l’univers douillet de l’enfance dans un épineux problème d’adulte. S’il veut plus tard avoir des enfants, il faut préserver sa semence des effets indirects de son traitement clinique. Il n’a jamais connu l’amour physique. Le voilà prélevé sans avoir connu l’émoi. Voilà qu’il doit s’imaginer futur père, alors qu’il ne sait pas encore ses chances de survie ! Imaginez à quelle vitesse il a, le temps de cette opération, vieilli dans sa tête.

Avec d’autres jeunes, il s’est engagé dans une association « Jeunes Solidarité Cancer » et veut nous associer, mes adhérents et moi, dans un programme expérimental pour que les adolescents atteints d’un cancer puissent trouver bien sûr les réponses sanitaires, mais aussi l’accompagnement humain que nécessite leur âge. Le besoin, par exemple, d’être entre eux, au sein d’une même classe d’âge, avec une assistance psychologique adaptée. Un cadre aussi qui permette d’introduire un peu plus de sérénité dans une relation triangulaire forcément difficile entre équipe soignante, famille et adolescent malade.

Les exemples existent, notamment en Grande Bretagne. En France, certains hôpitaux ont pratiqué des regroupements, ce qui a permis aux adolescents de se retrouver, de parler ensemble de leurs problèmes.

Ce que souhaite aujourd’hui La Ligue et cette association « Jeunes Solidarité Cancer », c’est la multiplication de ces expériences. Evidemment, j’étais là parce que j’étais sollicité. Inutile de vous dire que parallèlement à ce programme de dépenses, je me suis sacrément « enrichi » en écoutant de tels témoignages.

Michel-Edouard Leclerc

Samedi 1 avril 2006

Microcrédit et solidarité : des femmes indiennes multiplient les « groupes d’entraide »

img_blog_010406_inde.jpg

Agence FEP Jean Bibard (Avril 2006)

On dit que c’est au Bangladesh qu’est né « le microcrédit ». L’initiative en reviendrait à Muhammad Yunus qui créa, dès 1983, la Grameen Bank pour faciliter les prêts aux familles les plus démunies. Mais c’est en Inde que ce marché « prolifère »… Les banques, les ONG, les associations caritatives, humanitaires ou tout simplement familiales, contribuent à l’essor de cette forme de financement. Tantôt, c’est un groupe de femmes qui peut bénéficier d’un emprunt à court terme pour acheter des machines à coudre et lancer une mini collection de vêtements. Tantôt, c’est une petite société de transport, nouvellement créée par des jeunes, et que parraine une association d’entreprises, pour livrer des colis. Etc.

img_blog_010406_01.jpg

A Tirupur, la présidente de l’ICCW (Cf. ma note du 29/03/06) nous a entretenus d’une autre forme de mutualisation financière, le « Women Self Help Group ».

Chaque semaine, des femmes décident d’épargner une petite partie de leur salaire. Elles dotent progressivement un fonds commun d’épargne. L’objectif est multiple :

- Pouvoir prêter à l’une d’elles des petites sommes pour couvrir une dépense exceptionnelle (frais de mariage, achat d’une machine à laver, etc.) sans passer par d’onéreux usuriers.

- Investir ensemble dans des petites activités génératrices de revenus : atelier de couture, de céramique, organisation de l’accueil saisonnier des touristes…

- Compléter les capacités d’emprunts bancaires de l’une d’elles, etc.

img_blog_010406_02.jpg

L’ICCW parraine ou organise 250 groupes d’entraide de ce type.

La démarche est très constructive. Elle a un effet positif sur le renforcement des liens sociaux dans la ville ou les quartiers. Elle suppose une démarche volontariste de chacune des femmes adhérentes, une certaine abnégation et un grand effort de solidarité.

Mais surtout, cette mutualisation financière constitue une formidable opportunité pédagogique. Elle participe de la lutte contre l’illettrisme, sert de modèle éducatif à des adultes et les initie à la gestion budgétaire, à l’économie.

img_blog_010406_04.jpg

P.S. : Dans l’avion qui me ramène sur Paris, je découvre dans « Le Nouvel Observateur » (30/03/06) un article assez complet sur le sujet : « Quand les pauvres intéressent les banquiers ». Patrick Fauconnier rappelle l’explosion de ces formules de financement en France même. Je découvre à l’occasion qu’il existe une « semaine du microcrédit » lancée par la pionnière française, Maria Nowak, présidente de « l’Association pour le Droit à l’Initiative économique » (Adie). Patrick Fauconnier conseille aussi la lecture de « Portraits de microentrepreneurs » préfacé par Jacques Attali (créateur de PlaNet Finance) et Muhammad Yunus (Editeur Le Cherche Midi).

img_blog_010406_03.jpg

Michel-Edouard Leclerc

Vendredi 31 mars 2006

Labels équitables : rien n’est parfait…et c’est normal !

img_blog_310306_inde.jpg

Après les chaleurs sèches du Tamil Nadu, c’est à Koshi (Kerala), dans l’ancien comptoir portugais de Cochin, que nous retrouvons Tristan Leconte, le dynamique fondateur d’Alter Eco.

Sur les bords de l’estuaire, verre à la main, il est prolifique, insatiable pour commenter les vertus du fair trade (commerce équitable). Il y consacre toute son énergie. Les dirigeants d’une coopérative voisine en restent pantois. Ils ne comprennent manifestement pas tous les savants raisonnements que TL exprime dans un anglais très business et saccadé, mais ils savent leurs intérêts bien représentés par cet ambassadeur boulimique et sympathique de la cause des petits producteurs.

img_blog_310306_01.jpg

En France, les débats sur le commerce équitable passionnent partisans ou détracteurs du projet français de normalisation. On y fustige assez facilement les grandes entreprises qui veulent développer leurs propres marques équitables (industriels ou GMS). On disserte sur ce qui pourrait vraiment être autorisé à porter le label. On en dénonce les dérives : « Quand Rica Lewis vante les vertus équitables de ses jeans, on en oublie qu’il n’y a que le coton qui est labellisé » ; « Malongo fait aussi du non équitable, la démarche n’est pas complète. C’est du marketing » ; « La GMS vend de l’équitable, mais ses propres pratiques commerciales ne le sont pas », etc. Sous-jacente à ces propos, on sent poindre une certaine méfiance pour l’extension du label Max Havelaar à des filières qui ne seraient pas reconnues comme des « pure players ».

Idéologie contre principe d’efficacité ? Même si elles sont parfois byzantines, ces querelles ont quelques raisons d’être. Le marché se développe et attire des opportunistes. Mais pour Tristan Leconte, ces débats traduisent aussi la nostalgie de quelques idéologues, qui ont tendance à idéaliser le concept, au risque d’oublier les aspirations concrètes des producteurs du Sud. Eux ont besoin que les marchés se développent !

img_blog_310106_01_bis.jpg

Justement, aujourd’hui, TL est très en colère. Il fait très chaud, 36 ou 37 ° avec un fort taux d’humidité, et ça n’apaisera certainement pas son courroux. L’émission TV « Capital » diffusera, ce dimanche, un reportage sur le commerce équitable. TL s’est plié aux exigences de l’équipe de Guy Lagache. Il a ouvert ses comptes et celui des producteurs brésiliens vers qui il a guidé l’équipe de Capital. Tout s’est bien passé jusqu’à ce qu’un journaliste, lors d’une halte chez la grand-mère d’un des coopérateurs, a repéré (et filmé) une piscine (un bassin de béton !). Ah, ah ! N’est-ce pas la preuve que le sur-prix payé par les consommateurs en achetant un label Max Havelaar…ne finance pas forcément des infrastructures sociales ou éducatives…

Ecoeurement de TL : 54 heures de film pour arriver à une mise en scène qui va installer tant de scepticisme ! « C’est dégueulasse pour ces producteurs. Comme si on devait remettre en cause chaque système au moindre grain de sable… ».

img_blog_310306_05.jpg

Il fulmine et tente, par téléphone, d’enrayer cette dérive médiatique, décidément un peu systématique chez Capital.

TL veut en profiter pour convaincre mes collaborateurs et les journalistes qui m’accompagnent de l’intérêt d’une démarche progressive, forcément chaotique et difficile.

La démonstration, c’est à deux heures de Cochin (embouteillages compris) qu’il veut la faire. Quittant les villes, pénétrant un somptueux paysage de rizières et de forêt tropicale (arbres à caoutchouc), il nous transporte à Nadukkara. Une coopérative, N. Agro Processing Company, tente de regrouper les fermiers de 21 « panchayats » pour y produire des mangues, des bananes et surtout des ananas qu’elle vend frais ou transformés en concentré de jus.

Ici, et contrairement à de nombreuses coopératives labellisées Max Havelaar, ce ne sont manifestement pas les producteurs qui ont choisi, eux-mêmes, leur destin. C’est grâce à l’alliance de l’état du Kerala (premier gouvernement communiste de la planète à avoir été démocratiquement élu !!!), de la municipalité de Muvattupazha et d’experts de la Commission Européenne…que le projet a vu le jour.

img_blog_310306_02.jpg

Ces fermiers sont très pauvres, cultivent 0,7 acre en moyenne, vivent chichement. Quelques cultures complémentaires (gousses de vanille, noix de coco), des vaches, des poulets…

Alter Eco est leur premier client « fair trade ». D’Alter Eco, ils perçoivent 54 % de revenus en plus. Soit pour la coopérative, une somme supplémentaire de 9 000 euros en 2005.

Si l’on était tatillon, les critères drastiques qui prévalent à l’obtention du fabuleux label « Max Havelaar » ne devraient pas s’appliquer encore à ce projet.

img_blog_310306_04.jpg

- La coop ne commercialise que 12 % de sa production en « équitable ». Pour vivre, elle conditionne des jus de fruits de marque pour le marché indien.

- Dans l’usine (immense et qui tourne à moins de 20 % de ses capacités), les audits font apparaître bien des manquements au cahier des charges (sécurité, sanitaires, information des salariés). A Tirupur, je disais que partout étaient affichées les chartes éthiques des grandes marques. Ici, pas une pub pour le commerce équitable ! Pour le coup, on peut s’interroger sur la sincérité et le degré de l’engagement…

- Surtout, on voit bien que le projet est piloté essentiellement par un directeur technique, avec l’appui de quelques experts fournis par l’état. C’est d’ailleurs l’état qui nomme le président de la coopérative, le premier des producteurs n’étant que vice-président. Théoriquement, ce sont les producteurs qui devraient diriger cette entité. Interpellés par TL, aucun d’entre eux n’est capable de citer le chiffre d’affaires 2005, ni d’aligner le moindre chiffre sur les réinvestissements sociaux.

Oui, tout cela fait un peu « bricolo ». Mais peut-on imaginer autre scénario quand on sait le niveau de pauvreté, d’illettrisme, et d’isolement des habitants de ces zones rurales.

img_blog_310306_03.jpg

Tristan Leconte n’en démord pas (et il est diablement convaincant). Le commerce équitable, ce n’est pas un intégrisme dont les règles auraient été fixées par des Occidentaux. C’est une démarche progressive qui nécessite de notre part compréhension, patience et entraide.

Le message est d’ailleurs clairement passé. Le directeur désigne un bâtiment en construction. C’est le futur centre de formation pour les agriculteurs. Il est situé de l’autre côté de la route, hors les murs de la coopérative… Une initiative très concrète, mais aussi toute symbolique puisqu’elle se veut ouverte à tous, et pas simplement aux adhérents de la coop.

Michel-Edouard Leclerc

Mercredi 29 mars 2006

La scolarisation plutôt que le travail des enfants : les convictions d’une grande dame indienne

img_blog_290306_inde.jpg

Tirupur, état du Tamil Nadu. Je suis parti depuis deux jours en Inde du Sud. Pas facile de répondre à vos commentaires, ni de réagir aux soubresauts de la vie politique française. Avec la distance, je mesure l’importance des évènements, mais ils ne me parviennent, ici, qu’à travers la loupe déformante de BBC News et de CNN (pas de TV5, ni même de médias francophones dans cette région, malgré l’intérêt du boom économique).

Ici, la France ne pèse pas vraiment 1,7 % des investissements. La visite de G. Bush a éclipsé, dans les médias économiques, le passage de J. Chirac. Dans les salles de classe, il y a, comme en France, des cartes de la planète. L’Inde y est représentée au centre, très imposante, avec, à sa droite, la Chine, les dragons asiatiques jusqu’au Japon. A gauche, après l’obsédant Moyen-Orient, la France apparaît comme l’Alaska de nos propres cartes, une terre anonyme qui fuirait le monde vers des confins incertains.

Comme me le répétait encore récemment Monsieur Dominique Girard, ambassadeur de France à Delhi, tout est « à faire (économie, culture) si l’on veut jouer ici ne serait-ce qu’un second rôle ».

img_blog_290306_inde_03.jpg

J’y suis venu pour m’enquérir de l’avancement de projets sociaux dont nous sommes partenaires :

- La côte Est du Tamil Nadu a été salement ravagée par le tsunami. Avec « La Voix De l’Enfant » et des ONG locales, notre enseigne a co-financé des programmes de reconstruction (Cf. mes notes des 28/06 et 18/11/05).

- Dans la vaste région de Tirupur, nous sommes engagés dans un partenariat éducatif : équipement d’écoles publiques, construction d’un complexe scolaire (du cours préparatoire à la terminale).

img_blog_290306_inde_02.jpg

Hier donc, les habitants de Karur (14 000 habitants) nous ont offert une superbe fête : fleurs, discours, prêtre, plantation d’arbres, danses… Les quelques collaborateurs, journalistes et cadres d’ONG qui étaient présents, n’en revenaient pas. Mais paraît-il, c’est incontournable. C’est une tradition d’accueil. Et c’est aussi, comme le dit Madame Damodaram, « une manière de faire comprendre que toutes ces réalisations ne tombent pas du ciel ».

Andal Damodaran est une petite femme, mais c’est une grande dame. Elle a la cinquantaine naissante, elle est élégante dans son sari, le regard est franc, le sourire est assez rare, mais complice. Elle fait partie de ces Indiennes passionnées, souvent de haute caste, qui s’engagent dans l’humanitaire. Elle préside l’ICCW, l’ONG qui pilote, ici, notre projet.

img_blog_290306_inde_01.jpg

L’ICCW (Indian Council for Child Welfare) se préoccupe des problèmes de nutrition et de l’exploitation des enfants. L’association gère des centres d’appel, des résidences pour enfants abandonnés, des centres pédagogiques et sanitaires dans toute l’Inde. Sa présidente considère que la scolarisation des enfants est une priorité nationale.

Les écoles ne manquent pas. Le Tamil Nadu (62 millions d’habitants) en compte 32 000 et 6 000 collèges. Mais 90 % du budget de l’Etat sert à la construction et à l’acquisition des bâtiments, ainsi qu’au salaire des professeurs. Les équipements, eux, laissent à désirer. Souvent, il n’y a pas de tables pour écrire, pas de cahiers, encore moins d’ordinateurs (pourtant nous ne sommes ici qu’à 400 km de Bangalore, la Silicon Valley indienne !). Quelquefois, pas de sanitaires : les jeunes filles fuient, vers l’âge de 12 ans, cette précarité (les parents, en tout cas, s’en servent de prétexte pour extraire leurs enfants).

Pertes en ligne :

Si 96 % des enfants du TN sont scolarisés dès le cours préparatoire, leur nombre décroît avec la classe d’âge supérieur. En première, il n’en reste que 30 %. Démotivés (70 élèves par classe !), sans possibilité de soutien scolaire à la maison (les parents sont souvent illettrés), les élèves quittent l’école vers 12-13 ans. La plupart du temps, pour travailler chez des artisans, à la ferme, dans des petits restaurants ou dans des familles plus riches, comme domestiques.

img_blog_290306_inde_04.jpg

Les castes, une barrière ?

Pas en tant que telle, répond A. Damodaran. Les écoles publiques sont gratuites, dans la langue des états, accessibles à tous. Illustration : l’Inde a même élu un intouchable à sa tête ! C’est plutôt le niveau de revenus qui est discriminant (notamment pour les castes inférieures), car la scolarisation longue des enfants est un manque à gagner.

C’est l’argument principal des parents. Ils considèrent que l’enseignement est trop académique, pas adapté au marché de l’emploi. L’enseignement, au collège, est pour certains « un luxe » quand il faudrait, dès 14 ans, accéder à une formation utile, professionnelle…

L’action de CASI :

Pour contrer ces comportements, une dizaine d’industriels ont créé le « Corporate Alliance for Social Initiatives ». Certains sont mus par des pensées religieuses. D’autres, moins philanthropiques, considèrent qu’il est bon, pour la productivité de leur entreprise, de pouvoir accéder à une future main-d’œuvre plus qualifiée. Plusieurs sont nos fournisseurs. Nous avons accepté leur demande de partenariat à condition qu’ils se soumettent au contrôle de l’ONG.

Le programme d’action :

Outre, l’école de Karur (qui comprendra un CP, un collège, un centre de formation aux métiers du textile), l’investissement porte sur cinq autres établissements. Des écoles publiques, en zone rurale et à Tirupur (5 000 élèves au total). Il s’agit de créer de nouvelles salles de classe, de les équiper, de payer d’autres professeurs, de construire des réfectoires, des infirmeries, etc. (Quelquefois, les problèmes sont dramatiquement « terre à terre ». Dans une école de 300 élèves, les enfants ne disposant d’aucun sanitaire, doivent traverser une route dangereuse et rejoindre un champ peuplé de serpents !).

img_blog_290306_inde_05.jpg

A la fin de la (très longue) cérémonie d’inauguration, Madame Damodaran m’a pris le bras. S’exprimant dans un anglais qui abuse des « dentales », elle a insisté : « c’est bien de faire des audits sociaux dans les entreprises, ça ne peut qu’améliorer le sort des employés. Mais si l’on n’éduque pas leurs enfants, on restera longtemps dans le sous-développement ».

Michel-Edouard Leclerc

Vendredi 25 novembre 2005

Mondialisation, réforme fiscale : Oui à une TVA sociale

Pour faire face au défi de la mondialisation (concurrence des pays à bas salaires), il faut savoir « lever » les tabous et remettre à plat le système de financement de nos budgets sociaux tellement ils plombent les coûts de nos entreprises exportatrices.

Dans notre pays, les entreprises créatrices d’emplois sont devenus les vaches à lait du modèle social français. Elles embauchent déjà difficilement, elles financent par l’impôt l’emploi public et, par les charges, une part croissante des allocations chômage.

Avec comme conséquence, une perte de compétitivité évidente. Le coût du travail en France rejoint le podium des pays les plus chers (heureusement compensé par une grande productivité des salariés). Les résultats du commerce extérieur deviennent mauvais.

Depuis plus de dix ans, nous sommes quelques-uns, politiques et chefs d’entreprise, à vouloir enfoncer le clou. Mais il se trouve toujours quelque institution, avec force raisonnements macroéconomiques, pour nier cette évidence : les écarts de coûts ne cessent de se creuser, non seulement au profit des pays émergents, mais même en Europe, avec les pays du Sud et de l’Est.

Irrités par tant de surdité, nombre de chefs d’entreprise ont fini par nourrir le discours protectionniste ambiant. Avec l’impact que l’on connaît sur le recul de l’idée européenne, dont les institutions sont accusées d’être passives, voire complices des délocalisations, etc…

Pourtant, des solutions existent. Parmi celles-ci, la TVA sociale. Introduite dans le débat par des gaullistes de gauche dans les années 70 (dont mon père qui en a défendu le projet dans des placards publicitaires après les deux chocs pétroliers), l’idée consiste à transférer une part importante des cotisations sociales vers l’impôt de consommation, la TVA.

Le schéma pourrait être le suivant :

- Sans toucher aux rémunérations nettes perçues par les salariés, la plupart des cotisations sociales seraient supprimées (progressivement ou partiellement), le financement de ces prestations serait assuré par des points de TVA supplémentaires.

- L’assiette des cotisations s’en trouverait considérablement élargie. Tout article produit en France paierait sa part de « charges sociales », ainsi que les produits importés (ce qui n’est pas actuellement le cas).

- Mesure douanière, protectionniste ? Non, pas de discrimination entre produits français et produits étrangers. Ils acquitteraient le même taux de TVA.

- Inflationniste ? Non, il ne s’agit pas de la création d’une nouvelle ponction fiscale, mais d’un transfert de masses financières existantes. La hausse de la TVA qui en résulterait serait compensée par la baisse du prix des produits (cotisations sociales déduites). Elle serait forcément moins que proportionnelle à la baisse des charges (puisque la base est élargie).

- Intérêt et faisabilité :

a) Appliquée en France, la fiscalisation des charges sociales permettrait l’allègement de nos coûts de production, la relance de nos exportations, et symboliserait aux yeux de nos producteurs une réelle volonté nationale de les accompagner dans leurs efforts pour conquérir de nouveaux marchés.

b) Proposée par la France à nos partenaires européens, la TVA sociale pourrait offrir cette protection minimale de l’espace communautaire contre les distorsions de concurrence internationale.

Une lubie ? Une utopie ? Allons donc ! Le débat est lancé au Japon. Le processus de fiscalisation des charges est en cours au Danemark. Il nourrit les discussions budgétaires en Allemagne.

En France, Jean Arthuis, Président de la Commission des Finances du Sénat, a fait sienne cette proposition. A gauche, Dominique Strauss-Kahn a demandé qu’on inscrive cette proposition dans le projet du PS.

Je ne fais pas partie de ceux qui parlent du déclin ou de la faillite du pays. Mais quand on est dans une impasse (budgétaire tout autant qu’intellectuelle), il faut savoir innover et sortir des schémas classiques. Ce qui m’a toujours étonné, dans les réponses objectées à la proposition de TVA sociale, c’est l’absence d’arguments chiffrés. Comme si à Bercy, on ne disposait pas d’ordinateurs suffisants pour élaborer les scénarios de cette alternative fiscale. Chiche !

Michel-Edouard Leclerc