Archive pour la catégorie ‘Portraits / Rencontres (Soc.)’

Mardi 2 octobre 2007

André Gorz : la mort d’un philosophe

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André Gorz et D. devant l’usine Renault-Billancourt – Février 1947 – © Suzi Pillet

Dans la discrétion et la tendresse d’un amour de plus de 50 ans, le philosophe, André Gorz, et son épouse, Dorine, se sont donnés la mort, chez eux, à Vosnon, dans l’Aube. Ils n’auraient pas aimé figurer dans les rubriques nécrologiques, ils ne voulaient surtout pas de larmes, ni de discours emphatiques.

Michel Comtat, Jean Daniel et Jacques Julliard leur ont rendu hommage (Le Monde et le Nouvel Obs du 27/09/07). Ils avaient tous lu ce message qui ponctuait « Lettre à D. » (éditions Galilée).

« La nuit, je vois parfois la silhouette d’un homme qui, sur une route vide et dans un paysage désert, marche derrière un corbillard. Je suis cet homme. C’est toi que le corbillard emporte. Je ne veux pas assister à ta crémation ; je ne veux pas recevoir un bocal de tes cendres… Et je me réveille. Je guette ton souffle, ma main t’effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble. »

Ils avaient vécu dans la communion, ils continueraient ainsi…

Ils étaient tous deux rebelles à leur condition (demi-juif autrichien pour lui, fille de l’aristocratie anglaise pour elle, tous deux ayant rompu avec leur famille respective). Il fut très tôt remarqué par Sartre (c’est Gorz qui l’aborda). Il fut le grand penseur de la Nouvelle Division du Travail, et à ce titre, inspira les leaders de la CFDT. Toute sa vie, il ne cessa d’interpeller la gauche depuis les socio-démocrates (Olof Palme, Kreisky, Brandt) jusqu’aux utopistes italiens de « Lotta Continua ». On peut dire qu’il fut le père fondateur, avec Ivan Illich, de l’écologie politique.

Mais André Gorz n’était pas seulement un homme de concept, un débatteur exigeant et patient. Il était un pédagogue formidable, un éveilleur de conscience, et malgré le besoin de s’isoler (et de protéger la fragile Dorine), il fut un homme à l’accessibilité toute paternelle pour les jeunes (étudiants, militants, journalistes ou chercheurs) qu’ils recevaient bien volontiers.

J’aime bien cette description de Jean Daniel : « Au début, son ascétisme austère, son aspect malingre et luciférien, sa solitude jalouse, nous inquiétaient et nous en imposaient à la fois. »

Très juste. C’est comme cela que je l’ai vu la première fois. J’avais 10 ou 12 ans. C’était en Bretagne.

De lui, mes parents avaient dû me dire (ou je les avais entendus dire…) qu’il était un authentique révolutionnaire, un grand philosophe, qui cumulait des pseudos pour signer séparément sa production journalistique et ses écrits dans la revue « Les Temps modernes ». C’était aussi une manière affichée de rompre avec la symbolique d’une identité juive qu’il avait « trahie » (selon sa propre expression…dont il fit le titre de son premier livre, préfacé par Jean-Paul Sartre : Le Traître (éditions du Seuil).

Evidemment, ce portrait trop rapidement brossé, cette réputation m’impressionnaient. J’imaginais une sorte de Joseph Kessel, ou encore un type plutôt dans le genre d’Alexandre Adler, gabarit compris. Et c’est complètement désarçonné qu’un jour je fus amené à lui ouvrir la porte du domicile.

Avec son visage émacié, une calvitie frontale qui repoussait ses cheveux latéralement, à la Einstein, il tenait tout autant du grand Duduche que du Professeur Tournesol. Il avait la voix douce quand il me demanda très respectueusement si je voulais bien le guider vers mes parents.

Ils étaient partis à la messe avec mes sœurs (pratique qui prit fin quelques semaines plus tard quand le curé, pendant le sermon, se piqua d’une diatribe contre les patrons en général et les commerçants en particulier. Le sang de mon père ne fit qu’un tour et nous prenant par la main, organisa grandiosement notre sortie, laissant sans voix le curé en chaire : « Venez les enfants, nous n’avons rien à faire ici »).

- « A la messe ? Mais c’est intéressant. Est-ce que l’église est belle. Veux-tu que nous allions à la rencontre de tes parents. Ca me fera connaître un peu Landerneau. »

J’étais troublé. Un Juif révolutionnaire dans une église ? Et puis, je ne le connaissais pas bien, moi, ce mystérieux philosophe.

Imaginant mon émotion, visiblement amusé, il multiplia les signes de complicité, allant jusqu’à me prendre la main pour rejoindre la rue.

Dehors, nous attendait une superbe voiture de sport, décapotable. Blanche (ou couleur crème, je ne sais plus), « une voiture américaine » comme j’en rêvais. Mais un « intellectuel marxiste » dans un tel carrosse? Bon, pourquoi pas ? A la télé, on voyait bien des dignitaires communistes traverser la Place Rouge dans d’énormes limousines pour rentrer au Kremlin. Il n’empêche, je n’en menais pas large en m’asseyant « à la place du mort » sous le regard étonné de nos voisins.

En fait, je le soupçonne d’avoir aimé produire ce petit effet déstabilisateur sur ses interlocuteurs. Il respectait les autres, leurs conventions, leur religion, mais affichait volontiers sa différence. Dans sa manière de s’habiller : l’inspecteur Colombo n’aurait rien trouvé à redire (profitant d’un passage au magasin, ma mère un jour a décidé de l’habiller de pied en cape. Il s’est laissé faire comme un gosse mais sans doute pour se déculpabiliser, il posait des tas de questions sur les matières, leur résistance et leur durabilité.)

Dans ses choix culinaires, sous prétexte de manger végétarien, il m’a fait découvrir les boulettes végétales et les semoules bio dans des restos écolos que je ne recommanderais jamais à personne.

Dans sa manière de parler aussi, il se distinguait par cette voix douce, suave, mais pour dire des phrases définitives, tombant comme des sentences, ponctuées par la cigarette brandie au bout des doigts.

Il est d’abord venu voir mes parents pour des raisons journalistiques. Il enquêtait sur les nouvelles organisations coopératives du monde agricole, sur les résistances corporatistes, l’adaptation du milieu ouvrier au processus d’industrialisation. Il suivait avec intérêt les mutations du discours syndical et politique dans cette France en voie d’urbanisation.

Esprit subtil, foisonnant, il s’est intéressé au système Leclerc alors qu’il s’attelait à « La critique du capitalisme quotidien ». Se référant aux écrits de J.K. Galbraith, il présenta un jour, aux lecteurs du Nouvel Obs qui n’étaient pas forcément habitués à ce genre de débat, une analyse comparée des structures de Leclerc et d’Intermarché. Le document (1969) reste encore aujourd’hui la meilleure référence à cet épisode de l’histoire mouvementée de la distribution.

Il s’impliqua aussi aux côtés de mon père en signant avec d’autres grands journalistes (François-Henri de Virieu, Alain Murcier et Alain Vernholes du Monde,) des tracts pour dénoncer les refus de vente des fournisseurs. Et aussi le dumping pratiqué par Monoprix qui voulait tuer dans l’œuf l’initiative de l’épicier de Landerneau.

A la maison, les parents et lui discutaient beaucoup de l’émergence du PSU, des thèses de Serge Mallet ou de Michel Rocard, et des implications de l’évolution du capitalisme industriel vers une consommation de masse.

Curieux tableau que de voir cet homme tout frêle dans l’immense transept de l’église du Folgoët, citer Marx et Lénine tout autant que les pères fondateurs du christianisme social. Il me semble que nos enclos paroissiaux résonnent encore des polémiques sur le modèle d’autogestion yougoslave, la révolution algérienne ou le socialisme cubain.

Longtemps, cette image me poursuivra : André Gorz, emmitouflé dans un duffle-coat trop grand pour lui (que je lui ai vu porter pendant des années), marchant sur les dunes de Landéda, près de L’aber Wrac’h. Le vent n’a jamais eu raison de son agitation alors qu’il se lançait dans une discussion complètement surréaliste avec mon père et le Père Jaouen sur la manière de fabriquer une bombe atomique.

André Gorz, alias Michel Bosquet, reporter au Nouvel Observateur, alias Gérard Horst, de son vrai nom… m’a offert son affection toute paternelle lorsque, étudiant, je vins vivre à Paris. Chez eux, dans le XIIIème arrondissement d’abord, Dorine et Gérard me firent rencontrer les intellectuels avec qui il entretenait les relations les plus denses : Edgar Morin, Ivan Illich, bien sûr, son quasi frère, Virilio, Herbert Marcuse, David Cooper (l’anti-psychiatre), Alain Touraine. Et aussi des syndicalistes italiens, des économistes (Mattick, Brunhoff…), tous plus ou moins en phase avec la théorie critique de l’Ecole de Francfort.

Chez lui aussi, des médecins et des infirmières poursuivis pour avoir procédé à des avortements, des femmes de Bobigny et des salariés de Lip (il appréciait l’engagement personnel de Claude Neuschwander).

Les jeunes journalistes de Libé ne le savent probablement pas. Mais il s’impliqua beaucoup pour trouver l’argent nécessaire au journal, comme le soutien obtenu auprès du Crédit Coopératif.

Mais en lui, c’est Michel Bosquet qui me passionnait le plus. Jamais très loin des concepts et d’un esprit de système, cette facette du personnage avait le mérite de nourrir ma soif d’action. C’est lui qui me fit adhérer au mouvement écologiste naissant et poursuivre des études de philo. Il m’initia au journalisme en sollicitant des contributions pour des revues comme « La Baleine », « La Gueule ouverte ». C’est lui encore qui, découvreur de l’Américain Ralph Nader, l’avocat des consommateurs, me fit intégrer la première équipe de rédacteurs de « Que Choisir ».

Presque aussi sérieusement, cet intellectuel urbain fut mon mentor en jardinage. Ma famille n’a jamais imaginé quel petit génie du compost je devins en fréquentant ce couple, digne d’un film de Tati, lors de leur installation en province.

Conrad Lorenz vivait au milieu de ses oies. André Gorz ne quittait jamais, même dans la chaleur de l’été, ses vieilles vestes de velours côtelé pour aller observer l’activité des asticots, des vers de terre et des coccinelles dont la société grouillait à trente mètres de son bureau d’ascète. Son ami, Serge Lafaurie, co-fondateur du Nouvel Obs, venait-il s’entretenir avec lui des problèmes du journal ? Il lui fallait prendre la cognée, et sous le regard hilare de nos hôtes, fendre un bon stère de bois avant que d’avoir droit à déguster son bol de riz complet !

Oui, j’ai aimé cet homme-là, l’ancien étudiant chimiste, élève de l’école polytechnique de Lausanne, ce Géo-Trouve-Tout passionné par l’énergie solaire et les systèmes de production d’énergie alternative. André Gorz / Michel Bosquet a nourri les utopies de toute la génération des quinquas.

Chez lui ou dans les locaux de l’association « Les amis de la terre » (anciennement, rue de la Bûcherie, juste en dessous de Greenpeace), nous étions quelques dizaines à vouloir refaire le monde. Autour de Brice Lalonde qu’il aimait comme un fils, Yves Lenoir, Dominique Simonet (aujourd’hui reporter scientifique à l’Express) et occasionnellement du Commandant Cousteau, de Teddy Goldsmith, de Puiseux, directeur des études économiques d’EDF…et tant d’autres.

Il n’avait pas d’enfant. (J’ai longtemps été choqué par ses explications. Plutôt que de dire que Dorine n’aurait pas pu en porter, il s’aventurait sur des arguments politiques qui me paraissaient bien inacceptables, sauf à tuer toute espérance). Mais il savait transmettre. Pas simplement la parole, l’affection aussi.

Par pudeur, je ne dirai pas ici tout l’amour que Dorine et lui m’ont offert, dans des moments qui me furent difficiles.

Alors, à toi, Gérard, à toi, dite « K », mes parents et moi vous souhaitons une belle vie.

Michel-Edouard Leclerc

Mercredi 30 mai 2007

Etonnants Voyageurs à Saint-Malo : Près de 4 000 jeunes ont participé au concours d’écriture

Franchement, j’ai été particulièrement bluffé.

Selon des enquêtes récentes, nos enfants passeraient, chaque jour, entre deux heures trente et trois heures devant leur écran : pour chatter, faire des recherches sur Internet (cadre scolaire), pour télécharger de la musique ou, tout simplement, regarder une émission à la TV. Et dans ce contexte, on pouvait légitimement s’interroger : quel temps reste-t-il pour la lecture ?

A mon avis, pas beaucoup ! On peut toujours se laisser bercer par le chiffre d’affaires des librairies (secteur de l’Edition Jeunesse). Mais sauf à considérer que nos jeunes zappent les cours dans la journée ou qu’ils lisent en nocturne, il y a (soyons réalistes !) un vrai problème.

En tout cas, la baisse du lectorat, si elle est prévisible, ne semble pas devoir toucher la création littéraire elle-même. Le succès rencontré, à Saint-Malo, par le concours d’écriture de nouvelles, laisse prévoir l’émergence d’une nouvelle génération d’écrivains de très bonne qualité.

Qu’on en juge : 3 920 collégiens et lycéens se sont inscrits à ce seizième concours organisé par le Festival Etonnants Voyageurs, en partenariat avec le Ministère de l’Education Nationale et notre enseigne.

Les participants étaient âgés de 11 à 18 ans. Ils étaient issus de 30 académies françaises. Sollicités la plupart du temps par leur professeur de lettres, ils ont imaginé la suite d’un « incipit » écrit par Marie Desplechin sur le thème « les villes-monde ».

Dans les académies participantes, un jury régional était composé de professeurs, journalistes, auteurs, éditeurs et libraires. Ils ont sélectionné les cinq meilleures nouvelles. Et les noms des premiers lauréats de chaque académie ont été soumis à l’appréciation d’un jury national présidé par Marie Desplechin, et composé de libraires, de professeurs de littérature, avec la participation de l’incontournable Jean-Luc Fromental, écrivain et chef d’orchestre de l’opération.

Voici les cinq gagnants :

- Zoé FREUND, « Une mare de boue » (classe de 4ème au collège Victor Hugo, Nantes)

- Pierre GAUVIN, « Mimo » (classe de terminale au lycée de la Fontaine des eaux, Dinan)

- Théo LECLERE, « De l’autre coté » (classe de 4ème au collège de Montalembert, Nogent sur Marne)

- Tibault LETOUT, « Ailleurs » (classe de 1ère au lycée Fénelon, Elbeuf)

- Caroline PARTIOT, « Les fleurs de l’aube (classe de 1ère au lycée franco allemand, Buc).

Retenez bien ces noms. Ils sont enthousiastes et ne rêvent que d’une chose : devenir de « vrais écrivains ».

Ils espèrent un jour être publiés ? Eh bien, c’est déjà fait !

Edité par nos soins à 62 000 exemplaires, l’opus des meilleures nouvelles 2007 est distribué gratuitement dans les 120 espaces culturels à notre enseigne.

Le premier prix a aussi été sélectionné par la revue Je Bouquine qui publiera intégralement sa nouvelle dans le numéro de juillet.

C’est quand même sympa d’être publié à 15 ans ! N’est-il pas ?

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© Philippe Matsas

Michel-Edouard Leclerc

Mercredi 11 avril 2007

Alain Etchegoyen : la mort d’un philosophe

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Dans l’urgence, Etienne de Montety a su trouver les mots pour dire la richesse de la personnalité d’Alain Etchegoyen, décédé, hier, d’un cancer. Chez lui, « Gargantua côtoyait Montaigne » ! Oui, il y a tout dans ce portrait (Le Figaro, 11/04), les forces et les fragilités du philosophe et de l’ami. Je ne veux pas être redondant.

Mais, bon Dieu, il va nous manquer ! Les écrits resteront. Mais c’est sa présence qui fera défaut dans les rencontres, les disputes, et jusque dans les fêtes qu’il adorait. C’est dans la relation personnelle, et aussi dans le suivi de l’actualité qu’il savait être le plus percutant, le plus exigeant.

Pour l’avoir beaucoup côtoyé, j’ose le dire, je lui dois beaucoup.

C’est le philosophe Michel Serres qui a parrainé notre amitié. Tous deux, nous fûmes ses élèves à la Sorbonne. Nous étions passionnés par cette approche transversale de l’histoire des sciences, des idées politiques et de la littérature. Pendant ses cours, Michel passait allègrement (il le fait toujours) d’un champ d’étude à un autre. Je dirais même : d’un champ de vie à un autre. Exemple : pour parler du concept de jouissance, il citait Sade, incontournable, mais aussi Brillat-Savarin, le roi des fourneaux. Et pour parler de « la quête de l’identité », il savait mobiliser Arlequin tout autant que Saint-Augustin. Oui, comme dans le titre de son dernier livre (Editions Le Pommier), il cultivait « L’art des Ponts » entre les disciplines bien sûr, mais pour rappeler que d’abord ils reliaient les hommes « Homo Pontifex ».

Nous étions emballés par cette approche nouvelle, très « Nouvelle Renaissance ». Aussi Alain Etchegoyen n’a jamais, contrairement à d’autres philosophes, méprisé la science économique, ni même le monde de l’entreprise.

Quand d’autres se focalisaient sur le salariat pour décrire le monde du travail, lui, auscultait, hors de ces frontières artificielles, l’univers des professions libérales, des éducateurs et des managers. Le travail, oui, mais dans toute sa dimension, y compris celle qui consiste à faire fructifier le capital (ou à se l’approprier).

Ca paraît complètement évident aujourd’hui, sauf que ça ne l’était pas dans l’atmosphère de l’après-68, et même jusqu’à une époque très récente.

Fils d’un cadre, un temps PDG d’une grande société agroalimentaire, il n’avait ni tabou, ni obsession idéologique pour aborder les relations sociales dans le monde agricole ou dans les usines. Il se battait déjà, à la fin des années 80, pour défendre cette position. Les philosophes académiques le prenaient de haut. Les purs-players du marxisme, même s’ils avaient relooké leurs copies d’un style plus libertaire, le tenaient en méfiance. Et moi, ce que j’aimais, c’était ça, sa volonté de réconcilier l’action et la connaissance, l’engagement et l’efficacité économique.

La première fois que nous nous sommes retrouvés dans la vie professionnelle, c’était lors de la publication des Affaires concernant le financement des partis politiques. Notamment, l’affaire Cora, aujourd’hui classée, suivie par le juge Thiel à Nancy.

J’avais commenté les faits dans Libération (interrogé par Denis Robert, déjà !). Et surtout, j’avais engagé mon groupe dans une campagne de publicité pour dénoncer le mécanisme corrupteur. Nous étions là-dessus d’accord. C’est l’homme qui corrompt, et se corrompt. Mais le politique ne pouvait pas nier sa responsabilité alors qu’il avait lui-même « fabriqué » le cadre qui rendait la prévarication inévitable.

Passionné par la littérature, il m’avait demandé de faire route avec lui pour défendre la place des études littéraires (sujet toujours d’actualité !). « Le Capital Lettres » a ainsi rassemblé les témoignages de plusieurs cadres et chefs d’entreprise issus de cette formation, histoire de dire que nous n’étions pas simplement de joyeux rêveurs, des animateurs de patronage, mais qu’à l’occasion, nous savions aussi être des guerriers sur des territoires où l’on n’attendait que les recrues d’HEC ou de l’ESSEC.

Je suis allé à Vatteville-la-Rue (Seine-Maritime), dans cette grande maison qu’il adorait. Tout, à l’intérieur, partait en quenouille, faute de moyens. Pourtant, à la bonne franquette, il y accueillait ses étudiants, de Louis-le-Grand ou de Gennevilliers. Les gens de l’entreprise, de la recherche ou du spectacle, la plupart ses amis, venaient leur parler. Questions, réponses, ça fusait dans tous les sens. Avec, derrière les premiers rangs, alignés face au soleil du jardin, les habitants du coin, improbables élèves ! Comme ce syndicaliste de la FDSEA qui, venu pour manifester contre le prix du lait dans la distribution, a fini par comprendre que le lieu ne se prêtait pas à cet exercice !

Le philosophe m’aura fait découvrir d’autres horizons. Le Ministre de l’Education, Claude Allègre, lui ayant confié le recrutement des membres de la Commission Attali pour travailler sur la réforme de l’Université, je me suis retrouvé aux côtés de Julia Kristeva, d’Axel Kahn et de Francis Mer. Je pouvais côtoyer pire ! Et de fait, nous avons accouché d’un rapport qui ouvrait bien des perspectives, comme le rapprochement de l’Education Nationale et du privé, la fin du « nivellement par le bas » et la création de pôles d’excellence associant l’Entreprise, la Recherche et l’Enseignement.

Nous étions liés d’amitié. Alors, pour entretenir ce noble sentiment, et par-delà les joutes intellectuelles, il fallait du vin, de la bonne bouffe, tout cela partagé avec quelques autres esthètes. Il faut dire qu’il s’y connaissait en cuisine. Il adorait touiller la casserole. Comme quoi on peut écrire l’Epître aux égarés de l’Ethique et savoir racler les gamelles.

A mon égard, il n’a eu qu’un seul regret : ne pas avoir réussi à me faire apprécier Martine Aubry. Là, il était franchement naïf. Je ne vouais aucune acrimonie à l’égard de l’ancienne Ministre. Mais d’autres veillaient : Antoine Guichard, former patron de Casino, qui parrainait plusieurs associations pilotées par Martine Aubry (dont FACE), avait tout fait pour l’éloigner de ma personne. La rencontre a bien eu lieu. Elle n’a porté aucun fruit.

Il détestait Ségolène Royal. Il s’entendait bien avec Francis Mer. Lui qui fréquentait les allées du pouvoir, essayait néanmoins de se protéger du cynisme des politiques.

Ce serait le caricaturer que de dire combien il aimait brûler la vie. Il savait aussi la créer. A ses enfants, à sa femme, j’aimerais offrir ce témoignage de reconnaissance et d’admiration.

Michel-Edouard Leclerc

Mardi 23 mai 2006

Face au cancer des adolescents, une démarche inédite

Si la querelle des prix est mon quotidien, ma vie professionnelle est aussi l’occasion de rencontres étonnantes et d’émotions fortes ! C’est ainsi que je me suis trouvé engagé, aux côtés de plusieurs de nos adhérents, dans une démarche initiée par La Ligue contre le Cancer pour aider les adolescents à « mieux gérer la maladie ».

C’était la semaine dernière, à l’Ecole des Arts et Métiers. Un chercheur, le Professeur Franck Chauvin, présentait une étude sur le retentissement psychosocial du cancer sur les jeunes gens. J’y assistais aux côtés du Professeur Henri Pujol, un super grand bonhomme tant par son expertise médicale que par son humanisme. Et une dizaine de jeunes, rescapés du cancer.

Même si mon groupe finance, depuis trois ans, ce programme, c’était pour moi une découverte.

Ils sont 7 millions en France, âgés de 15 à 24 ans. Chaque année, 1 700 d’entre eux sont touchés par un cancer, la troisième cause de mortalité des adolescents. Pourtant, le système français de santé ne les reconnaît pas comme une « classe d’âge » spécifique.

Conséquence directe et souvent dramatique : leur prise en charge thérapeutique et psychologique correspond mal à leurs besoins et leurs attentes.

Considérés comme des adultes à partir de 15 ans et 3 mois (sic), les adolescents sont orientés :

- soit vers des services pédiatriques, avec des enfants tout jeunes, loin de leur univers de préoccupation,

- soit vers les services adultes dont la moyenne d’âge est supérieure à…50 ans.

On n’imagine pas les conséquences cliniques et psychologiques de ce type de cohabitation. Période de rébellion, d’émancipation, de construction de soi, l’adolescence représente justement une phase cruciale de transition entre l’enfance et l’âge adulte pas toujours facile à aborder. La survenance de la maladie y ajoute son cortège de difficultés et de risques qu’il faut pourtant apprendre à gérer dans la durée.

Jugez-en : de la place dans la famille à l’insertion socioprofessionnelle, en passant par les relations avec les frères et sœurs et les problèmes d’orientation scolaire, l’adolescent doit affronter un parcours qui lui est propre, évidemment distinctif de celui des tout jeunes enfants ou des adultes avec lesquels on le fait cohabiter.

J’ai ressenti tout le drame de l’un de ces garçons, aujourd’hui jovial, rayonnant, survivant de la maladie. Il en parle avec simplicité, parce que, justement, il veut être compris pour que ça change ! C’est à 16 ans, qu’un jour de printemps, la nouvelle lui est tombée dessus. Direct hôpital, chimio en vue. Et parce qu’il faut faire vite, sans autre précaution, le voilà bombardé de l’univers douillet de l’enfance dans un épineux problème d’adulte. S’il veut plus tard avoir des enfants, il faut préserver sa semence des effets indirects de son traitement clinique. Il n’a jamais connu l’amour physique. Le voilà prélevé sans avoir connu l’émoi. Voilà qu’il doit s’imaginer futur père, alors qu’il ne sait pas encore ses chances de survie ! Imaginez à quelle vitesse il a, le temps de cette opération, vieilli dans sa tête.

Avec d’autres jeunes, il s’est engagé dans une association « Jeunes Solidarité Cancer » et veut nous associer, mes adhérents et moi, dans un programme expérimental pour que les adolescents atteints d’un cancer puissent trouver bien sûr les réponses sanitaires, mais aussi l’accompagnement humain que nécessite leur âge. Le besoin, par exemple, d’être entre eux, au sein d’une même classe d’âge, avec une assistance psychologique adaptée. Un cadre aussi qui permette d’introduire un peu plus de sérénité dans une relation triangulaire forcément difficile entre équipe soignante, famille et adolescent malade.

Les exemples existent, notamment en Grande Bretagne. En France, certains hôpitaux ont pratiqué des regroupements, ce qui a permis aux adolescents de se retrouver, de parler ensemble de leurs problèmes.

Ce que souhaite aujourd’hui La Ligue et cette association « Jeunes Solidarité Cancer », c’est la multiplication de ces expériences. Evidemment, j’étais là parce que j’étais sollicité. Inutile de vous dire que parallèlement à ce programme de dépenses, je me suis sacrément « enrichi » en écoutant de tels témoignages.

Michel-Edouard Leclerc

Lundi 19 décembre 2005

Rugby en berne : Jacques Fouroux rejoint les Dieux du stade

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Lors de l’inauguration de notre usine à Laqueuille, le 17 octobre 2005 » (Photo J. Bibard)

Deux opérations chirurgicales, quelques excès culinaires, une petite dose d’inimitiés qu’il avait su d’ailleurs attiser, et surtout une passion effrénée pour le ballon ovale…ont eu raison de la santé de Jacques Fouroux.

« Le petit caporal » était un habitué du siège parisien des Centres E. Leclerc. De Toulouse, il arrivait tôt le matin. Il prenait plaisir à « papoter » avec les hôtesses d’accueil. Je l’ai vu signer en riant un autographe pour lequel un chauffeur de taxi l’avait poursuivi jusque dans le hall. Fréquemment, nous partagions un petit café juste avant qu’il rentre dans la mêlée de la négociation commerciale. Et oui, Jacques Fouroux avait, dans sa vie, revêtu plusieurs casquettes. Dont celle de représentant de commerce « multicartes ».

Mais avant d’être un professionnel de la relation publique, c’est évidemment le rugby qui l’a fait entrer dans le cœur des Français. Mercredi prochain, dans la cathédrale d’Auch, ils seront des milliers, je n’en doute pas, à venir lui rendre hommage.

Demi de mêlée, il a connu sa première sélection en 1972 et cet engagement a été réitéré 27 fois. En 1977, ce petit bonhomme au profil napoléonien a mené l’équipe de France au deuxième Grand Chelem de son histoire. Mais c’est en tant qu’entraîneur qu’il remportera 6 tournois dans les années 80 et conduira les Bleus jusqu’en finale de la coupe du monde.

Très lié d’amitié avec des adhérents E. Leclerc du Sud-Ouest (de Montauban, Toulouse, Tarbes, Lourdes, notamment), mais aussi d’Orléans et de Franconville, il a tout fait pour nous convaincre de sponsoriser ce sport. Et quand ce n’était pas avec Laurent Spanghero (devenu, lui, fournisseur de cassoulet), c’est à ses côtés, depuis les gradins, que j’ai eu le bonheur de suivre quelques matchs notoires.

Tous les journaux (dont L’Equipe qui, ce matin, lui consacre 3 pages) ne tariront pas d’éloges sur la personnalité fantasque, mais généreuse, de ce mousquetaire. Mais la réalité ne fut pas toujours rose pour lui, notamment ces dix dernières années.

Du temps de son action sportive et de sa gloire, le rugby ne nourrissait pas ses hommes. Pas de patrimoine accumulé, comme ont pu en constituer nombre de footballeurs, repus de somptueux contrats publicitaires. Comme d’autres confrères rugbymen, il a dû trouver un métier tout en gardant le pied (et le cœur) sur les stades.

Alors, Jacques Fouroux a revêtu les habits d’un agent multicartes. Avec des fortunes diverses, au gré de la solidité de ses employeurs, mais aussi de ses emportements et d’une disponibilité toute relative. Nos adhérents l’ont connu vendeur de foie gras, de champagne et de Clairette de Die. Plus récemment, il représentait les intérêts d’un grand groupe allemand, Freiburger, l’un des leaders mondiaux de la pizza.

Homme pressé, jugé quelquefois autoritaire, il a bousculé quelques mandarins et piétiné des plates-bandes. Du coup, il s’est fermé des portes à la Fédération. De club en club, son itinéraire récent (Grenoble, Toulon, Italie) devenait son chemin de Damas. Pourtant, personne ne doute aujourd’hui qu’il voulait servir la collectivité du sport.

Entre matchs et casse-croûtes, il avait su nouer avec nous des rapports amicaux. Il venait aux inaugurations de magasin (et dernièrement à celle de notre usine d’eau de source à Laqueuille). Il savait ne rien demander, alors que, peut-être, il aurait dû. On le savait toujours disponible pour tel ou tel président de club ou pour servir d’intermédiaire à un joueur dont il glissait le CV : « Des fois que tu pourrais faire quelque chose pour lui ».

Passionné (avec les excès de ses passions), il aura passé trop de temps à donner des coups de main aux autres plutôt que de s’assurer une solide carrière. C’est probablement cet éparpillement qui aura eu raison de son grand cœur.

Au nom de tous les collègues qui, dans mon groupe, ont apprécié son amitié, et de la part d’une enseigne devenue, grâce à lui, l’un des premiers sponsors des clubs de rugby, je voudrais, ici, dire tout le bien qu’on pensait du bonhomme et souhaiter à sa famille de surmonter cette épreuve avec courage.

Michel-Edouard Leclerc

Vendredi 28 octobre 2005

Corentin Douguet remporte la transat 6.50 !

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Corentin Douguet

J’en étais sûr. Evidemment, il y avait la part d’aléas : la météo, un problème technique. Mais il y avait chez lui tant d’énergie, tant d’enthousiasme, tant de volonté… concentration sur ce projet.

Et surtout, il y avait cette préparation. Physique et intellectuelle (pour le bonhomme) ; tests, réglages (pour le bateau). Rien n’a été laissé au hasard. Mêmes les compétitions précédentes (cf ma note du 22/09/05) ont servi de préliminaires.

J’envie le grand marin qui se révèle dans l’exploit. Je salue la performance et l’expertise. Et je me dis qu’avec, en plus, de l’humour, de la gentillesse et de la générosité, la victoire de C. Douguet est la métaphore de l’esprit entrepreneurial.

Ce n’est pas moi qui l’ai repéré en premier. C’est notre adhérent de Nantes, Pierre Chartier, lui-même excellent régatier… et chef d’entreprise (il dirige deux hypers dans une zone extrêmement bagarrée, et truste lui-même, les premières places sur le podium français des magasins les moins chers…). Mais, je ne suis pas peu fier que Corentin Douguet m’ait choisi pour parrainer son bateau (il avait déjà bouclé ses budgets, je précise).

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© DR – 2005

Aussi, quand tôt hier matin, Loïc Bauduin a sonné sur mon portable endormi, le passage de la ligne, j’ai éprouvé une immense joie (au passage, signalons que Loïc Bauduin, DG de Défimer, l’écurie qui héberge Corentin, avait déjà placé en tête de l’édition 2003, un autre poulain remarquable, Armel Tripon – un Nantais… comme il se doit…).

Corentin a bouclé la transat en abaissant le record de plus de quatre jours ! Alors que dans notre pays, on ne parle jamais des trains qui arrivent à l’heure, saluons ici l’exploit.

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Michel-Edouard Leclerc

Jeudi 22 septembre 2005

Voile : Corentin Douguet chez les pros

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Je le lui avais promis. Il m’attendait sur les pontons de La Rochelle, champagne à la main, pour baptiser son bateau. Il avait peur que je lui fasse faux bond, vu la pression de Thierry Breton pour que j’assiste à la table ronde sur le pétrole. Mais je n’ai qu’une parole. Et j’avais vraiment envie de faire plaisir à ce jeune champion, prêt à en découdre pour affronter l’Atlantique dans la transat 6.50 qui a pris le départ dimanche dernier.

Vous ne pouvez pas imaginer combien Corentin Douguet est un type hyper sympathique. Je ne le connaissais que par ses exploits. A 31 ans, ce Nantais, aujourd’hui établi à La Rochelle, cumule un joli palmarès. 1er du National 6.50 en 2002 (avec A. Tripon, un autre surdoué) et 7ème du National Figaro. Il confirme son talent en 2003, dans le Tour de France à la Voile, en skippant « Ville de Douarnenez » (2ème amateur). En 2004, il est vainqueur de la Select 6.50, et finit 4ème à la Mini Fastnet. Et depuis, c’est « la totale ». Il aligne les premières places dans le Mini-Pavois, le Mini Fastnet, et la Transgascogne 2005.

Pour ceux qui ne connaissent pas la voile, imaginez tout simplement le bagage psychologique et l’énergie qu’il faut rassembler pour traverser Manche et mer d’Irlande dans une baignoire en plastique avec, pour toute nourriture, des pâtes lyophilisées et, comme sèche-linge, une bonne claque de vent entre deux averses ! ! !

Ce qui m’intéresse, chez ce diable d’homme, c’est sa vitalité…et son sens extraordinaire de l’organisation. Certes, il a de l’atavisme : arrière petit-fils et petit-fils d’officiers de la « marchande », il est lui-même titulaire de ce diplôme, acquis en deux ans d’études à l’Ecole Nationale de la Marine Marchande de Nantes. Mais surtout, il sait ne pas vivre sa passion en gardant pour lui ses émotions. Il partage, se crée des liens d’amitié avec des voileux, avec d’autres « fêlés du bastingage ». Pas étonnant que dans le tour de table pour constituer son budget, tous ses amis nantais ont répondu « présents ». Dont Pierre Chartier, patron de deux centres E. Leclerc à Nantes, lui-même adepte du cabotage et de la régate, à qui je dois de lui avoir été présenté.

A partir de ce réseau, Corentin a tout organisé. Il a créé une association (EURL) pour baliser financièrement et administrativement son parcours dans la vie professionnelle. Pour faire la course en tête, il lui fallait un bateau techniquement au top (sorti de chantier, avec mât en carbone, un 6.50 coûte 150 000 euros !). Pour payer les traites, s’offrir chichement un mini smig, participer à cinq ou six courses dans l’année, il fallait un budget de 100 000 euros. Serré, mais jouable ! Il travaille beaucoup lui-même sur son engin.

La recherche des sponsors, c’est « L’enfer du Nord » pour tous les marins. Les marques de voiles, de vêtements, de lunettes ou de matériels, ne rechignent jamais à apposer leur logo sur un bateau techniquement au point. Corentin a reçu le soutien de Bermudes (qui teste sur lui la qualité de ses cirés), Boero (résistance des peintures et antifoulings), Cébé, nke (pour un « solitaire », la qualité d’un pilote automatique et la fiabilité de l’électronique sont des atouts essentiels). Mais tout ça ne suffit pas. Il faut aussi des sous, trébuchants ou en billets ! C’est là qu’il est fort, très fort, puisqu’il a réussi à décrocher le sponsoring de deux enseignes (la nôtre et Bouygues Telecom) alors qu’on ne voit pas souvent nos logos sur les pontons.

Comment s’y est-il pris ? C’est là qu’il est bluffant. Malgré mon engouement pour la voile, et mes quelques qualités de chaloupeur, l’enseigne est réputée pour ne pas investir dans la voile au niveau national. Comme le dit mon père : « Qui veut bien gérer, n’entretient pas ses maîtresses ! ». L’adage est d’autant plus sage que, connu de tous les marins, il permet de répondre par avance et par la négative aux dizaines de prétendants qui, chaque jour, sollicitent la générosité de Philippe Séligmann, mon collaborateur chargé de la com. (Une seule entorse : dans la course autour du monde, et alors qu’il « roulait » sous les couleurs de l’enseigne Euromarché, Eric Tabarly mangeait du « Leclerc », mais sans avoir le droit d’en parler). C’est donc à partir de tout un réseau d’amitiés qui, de Pierre Chartier (Nantes pour Leclerc) à Nicolaï (pour Bouygues), a permis de rassembler une cinquantaine de contributeurs, fiers d’être à ses côtés pour le départ.

Oui, j’étais très fier d’être à La Rochelle, vendredi soir, dans une ambiance euphorique pour aider à la promotion de ce « jeune talent ». Pour l’anecdote et rajouter au côté chaleureux de cette équipée, sachez que, dans le peloton, un joli petit bout de femme lui « court après » : Marine Chombart de Lauwe skippe DCF. Elle est sur un bateau de série, mais entend bien ne pas le laisser prendre trop de large d’ici Puerto Calero (seule étape aux Canaries) et compte lui « remettre la main dessus » à Salvador de Bahia (Brésil), ligne d’arrivée de la Transat. Cette future championne est sa compagne dans la vie. C’est pas un beau scénario, ça ?

Michel-Edouard Leclerc

Lundi 25 juillet 2005

Lance Armstrong : Le statut de l’icône

Je ne suis pas un adepte de la petite reine, encore moins du vélo à la TV. Enfant, je jouais au Tour de France sur les plages du Nord-Finistère. Les cyclistes de plomb qui arboraient déjà les marques des sponsors, avançaient au gré de la trajectoire des billes sur le sable mouillé… Mais depuis, je n’ai retenu des circuits que le nom de quelques héros victorieux ou malheureux : Louison Bobet, Poulidor, Anquetil, Merckx, Hinault. Il ne faudrait pas m’en demander plus sur ce sport…

Ce week-end, cependant, j’avoue : j’ai été fasciné. Sept victoires dans le Tour pour Lance Armstrong, quel exploit ! Et quel athlète ! Son ascension a été fulgurante. Survivant du cancer, il me fascine par sa détermination, sa méthode, sa constance dans l’effort. Ca force le respect.

Mais déjà, voilà que se délient les mauvaises langues. Puisqu’il ne sera plus en selle l’année prochaine, tirons donc sur le futur retraité. Les bouteilles de champagne ne sont pas encore éclusées qu’il est la cible de deux types de salves.

Il y a d’abord les revanchards. A défaut de preuve, la rumeur fera l’affaire : un soupçon de dopage. « Jamais pris, intouchable, protégé par les autorités américaines… », que n’a-t-on entendu déjà. Je ne suis pas naïf, le milieu cycliste n’est pas tout blanc. Mais réduire la performance à l’adjuvant chimique, voilà qui est méprisant. Pour lui, mais aussi pour les autres, sur le podium. Oublierait-on que les seconds et les troisièmes ne sont qu’à quelques minutes du premier ! ! !

Les adversaires tirent donc en dessous de la ceinture quand bien même le cancer y fut déjà cruel, ravageur et possiblement meurtrier. Armstrong ira au procès comme il a gagné le Tour, sans passion apparente, avec méthode.

Justement ! C’est sur le registre de l’affectif que d’autres entendent lui porter l’estocade : « inhumain, manque d’émotion, froideur texane » ! Et c’est vrai qu’à l’image d’un Bjorn Borg ou d’un Schumacher, il ne peut masquer sa distance. Dans le peloton, on ne se prive pas de relayer : « Je ne partirais pas en vacances avec lui » (Didier Rous) ; « Je n’ai pas d’affection pour lui » (Da Cruz)… La solitude des coureurs de fond perdure jusque sur les podiums. Il n’est que d’écouter la colère de l’écrivain Philippe Delerm (Fig Mag 23/07) : « Il mouline implacablement… et cette mécanique trop parfaite nous ennuie. Ses tapes dans le dos ont un petit air condescendant. Son regard reste dur… ».

Comprendre, décrypter, mettre en relation ses qualités et défauts supposés avec la tactique du héros, voilà qui me passionne et interpelle tout homme d’action.

Bruyneel, le manager de Discovery Channel, son équipe, balaye évidemment toutes les suspicions et les rancoeurs : « Ca atteint un point où cela ne nous touche plus ». Mais quand on creuse les propos, si nombreux dans les journaux, on trouve quelques clés… La pression, le stress forcent le rythme : « C’est une sacrée angoisse parce que tout le monde a les yeux posés sur vous… Deuxième, ça devient une défaite… Ce n’est pas facile quand tout le monde, les adversaires, les équipes, certains journalistes n’ont qu’un seul objectif en tête, qu’il perde » (Re Bruyneel).

En le voyant franchir la ligne, je me demandais encore ce qui pouvait motiver cet homme, chaleureux envers les siens, mesuré dans ses relations sociales. L’argent, la notoriété, le plaisir. Tout cela, probablement, et il s’en cache à peine. Mais ce côté méticuleux, hyper professionnel ! C’est encore Da Cruz qui résume : « Il a agi comme un chef d’entreprise. Il a fédéré une équipe autour de lui et gère son parcours impeccablement ». Ce que souligne aussi son entraîneur : « Il est différent par sa force mentale, sa capacité à se préparer pour les objectifs qu’il a choisis, à ne rien laisser au hasard ».

Alors, c’est vrai. Loin des facéties d’un Mac Enroe, de la gentillesse d’un Nastase, ou des mondanités de Tiger Woods, Armstrong « bûcheronne ». Gagner est son contrat. Du coup, il impose les exigences de cet investissement professionnel au Tour de France. Les nostalgiques s’en offusquent, ont des regrets. Mais n’était-ce déjà pas la marque d’un Bernard Hinault ou d’Indurain ? Et faut-il être à ce point aveugle, comme Philippe Delerm, pour fermer les yeux devant les caravanes publicitaires, la surenchère d’argent qui a transformé le Tour en un spectacle coûteux, en une tribune commerciale ? N’est-ce pas une sacrée hypocrisie que d’attribuer au seul L.A. cette dérive vers la « marchandisation » ?

En fouillant encore dans les interviews (il ne faisait vraiment pas beau ce week-end), on pouvait lire ces quelques phrases de L.A., pudique tout autant qu’explicite : « Je voulais, malgré leur jeune âge, que mes enfants comprennent ce que je fais pour vivre… Je voulais courir en jaune pour eux, pour que la dernière image qu’ils gardent de leur père en tant que sportif soit celle d’un champion » (Le Parisien 2-4/07).

Faut-il chercher plus loin une autre explication : « Lorsqu’ils guérissent, ces hommes sont transformés par cette terrible lutte, ils deviennent des combattants de la vie, ils prennent leur revanche sur ce corps qui les a trahis trop jeunes…Ils le soumettent, le dominent, le connaissent. Ils ont la rage, la rage de vaincre et celle de vivre » : c’est l’analyse du professeur Bernard Debré (Le Point 21/07).

Cela voudrait-il dire qu’hors le malheur, la possibilité d’une telle performance ne sera jamais donnée à un être sain ?

P.S. : Je signale une jolie BD « L’aigle sans orteils », Lax, chez Dupuis (collection Air Libre). La formidable et touchante aventure sportive d’un des pionniers du Tour, qui devrait plaire à Philippe Delerm. Mais cette histoire émouvante est-elle si éloignée de celle de L.A. ?

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Michel-Edouard Leclerc

Lundi 14 février 2005

Portraits, rencontres – Laurent Gaudé

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 Laurent Gaudé a l’air heureux. Le soleil va se coucher bientôt, nous sommes quelques amis voyageurs partis à la découverte de la vieille ville historique de Ségou (Mali). Elle était la capitale éphémère du royaume de Biton (XVIIIème siècle). On palabre avec le chef du village, dignement enfoncé dans son trône de skaï et d’aluminium. Le groupe s’éparpille dans les ruelles, disparaît derrière les murs ocres, la vieille mosquée, le mausolée…, et débouche sur les rives du fleuve Niger. L’auteur de « La mort du roi Tsongor » (Actes Sud) est au paradis. Cet éternel étudiant de 32 ans n’est jamais venu en Afrique. Avec le charme de ces faux naïfs qui ont su « creuser leur sujet », il s’explique : « Je travaille à partir de photos, de souvenirs. Comme ici, je glane des ambiances, je pioche, je rêve et je m’approprie ». Depuis qu’il a eu le Goncourt pour « Le soleil des Scorta » (Actes Sud), on ne lui parle que de ses romans. Lui, rappelle sa passion du théâtre (il a écrit 8 pièces), les exigences d’une écriture distanciée (d’autres jouent le rôle). C’est pour le théâtre qu’il s’est intéressé aux décors qui lentement balisent le monde de toute épopée. Alors, ici, forcément, il est rattrapé par le mythe (« La légende de Ségou »), par l’exotisme, par « la geste » d’une des grandes nations d’Afrique. Attention : pour Laurent, l’écriture n’est pas un refuge. Hier, devant un parterre d’élèves, il s’est fait pédagogue. Au Mali, lire est un luxe. Pas simplement parce que c’est cher, mais parce que dans ce pays qui privilégie la tradition orale, les élèves doivent ranger les cahiers pour laisser place à la vie familiale. Sous des réverbères, des bénévoles ont quelquefois construit de petites tables en béton (pour qu’on ne les vole pas). Les enfants, tard le soir, viennent y faire leurs devoirs et s’extraire de cette pression sociale qui sacrifierait la formation de ces rejetons. Alors, il faut témoigner, convaincre. A côté de lui, Fatou Diome parle d’écrire « pour soi ». Laurent, lui, n’hésite pas à parler d’ambition, d’aventure littéraire, devant tous ces jeunes pour qui l’écriture est certes un passeport pour le marché de l’emploi, mais surtout une clé pour s’échapper de l’emprise des pratiques coutumières.

Michel-Edouard Leclerc