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Samedi 16 avril 2005

Didier Tarquin

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La région d’Aix-en-Provence est une véritable pépinière d’artistes qui se consacrent à la BD ou au dessin animé. Ils sont plus d’une trentaine à travailler pour plusieurs maisons d’édition. Et c’est au cœur de la ville universitaire que le scénariste Scotch Arleston et l’éditeur Mourad Boudjellal ont posé les bureaux de Lanfeust. Cette revue fait évidemment la promotion des produits-maison (Mourad est le fondateur de la société d’édition « Soleil »). Elle fonctionne aussi comme un vivier de jeunes talents qu’elle abrite dans ses locaux, en résidence occasionnelle.

Pourtant, c’est à La Rotonde, brasserie branchée de cette capitale régionale que Didier Tarquin a « élu atelier ». Malin, un tantinet voyeur, il s’y est fait réservé le meilleur emplacement : vue sur l’une des plus belles places de la ville, animée par le passage nonchalant des badauds sous les platanes. Vue sur l’intérieur : plus chaude encore, quand sur le velours rouge des canapés, s’exposent les jambes des jeunes étudiantes que la ville abrite par milliers (50 000 nous dit-il avec gourmandise !).

Tarquin, c’est pour beaucoup de lecteurs, le démiurge d’un monde appelé « Troy ». Le succès d’édition est colossal (5 millions d’albums vendus). De quoi assurer au dessinateur et à son scénariste favori (Scotch Arleston) de confortables revenus. Autant dire qu’outre l’amitié, la nécessité les a en quelque sorte « paxés ». Leur « fabrique » ne chôme pas. Si l’on trouve peu de produits déclinés (statuette, gadget, projet de film), les albums se succèdent jusqu’à paraître deux fois par an, donnant consistance et densité à des personnages rabelaisiens : Cixi, séductrice et chipie en diable (ici croquée pour vous par son créateur) ; C’ian, discrète amoureuse ; Hebus, un troll domestiqué et rigolard ; et Nicolède, magicien et sage parmi les sages.

Didier Tarquin est un modeste. Il n’hésite pas à dire que son dessin est imparfait, ce qui n’est pas totalement faux, mais il l’assume. Notre auteur répugne à embellir : si une case est un peu faible, on passe. Ce qui compte, c’est la lecture du mouvement. Didier dessine à l’instinct, sans trop de pré-cadrage.

Il est vrai qu’il dispose d’un sacré moteur : les scénarios de Scotch Arleston racontent des histoires qui n’ont certes pas la densité des tragédies de Sophocle ou de Shakespeare, mais tout cela est bien ficelé et sert de prétexte à de multiples scènes savoureuses. L’occasion de déniaiser Lanfeust, le héros-malgré-lui, en but (on le plaindrait !) à la passion que lui portent des femmes guerrières, résolues mais coquines, avec des fesses appétissantes, des tenues chipées dans la garde-robe des costumiers de Mad Max. Et surtout des jambes délibérément longues, interminables (celles de Braise, la rousse incendiaire, ou de Bridjeth, la contorsionniste), comme celles que découvrent les minijupes de La Rotonde.

Il a un formidable appétit d’images, notre Tarquin. Savez-vous qu’il visionne jusqu’à deux films par jour (tous les genres). Spielberg est son maître qui rend, dit-il, accessible le mythe. Il faut l’entendre raconter le scénario d’ET et décrire cet épisode : les gosses vont dans la maison du jardin chercher râteaux, parapluies et casseroles pour créer une station d’émission capable de communiquer avec le vaisseau des extraterrestres : « Ce bric-à-brac à la Géo Trouve Tout, c’est cent fois plus crédible qu’un montage sophistiqué bâti par des ingénieurs de la NASA ». Oui, Didier est un grand gosse, il s’abreuve d’émotions, se repaît de couleurs, s’imprègne du tempo de la pellicule cinématographique avant de se lancer sur le papier. Et de s’y consumer. Pas étonnant, dès lors, qu’il manifeste ce manque d’assurance, caractéristique des auteurs prolifiques qui ne prennent pas le temps de se raconter tant ils sont rivés à leur table à dessin. Le monde de Tarquin n’en est qu’à son Bing Bang. Tant mieux pour les éditions Soleil car l’imaginaire de notre espiègle n’est pas prêt de se tarir.

Michel-Edouard Leclerc