Gilets Jaunes
ÉCONOMIE Actus / Débats

Retour sur la "crise des Gilets Jaunes"

J'ai lu avec une réelle émotion dans Le Monde ce week-end le récit de Florence Aubenas, en immersion parmi les "Gilets Jaunes" postés sur le rond-point de Marmande, rebaptisé "le rond-point du Leclerc". Elle y campe les hérauts de ce que les sociologues appellent sans pudeur, "la France invisible".

Elle y parle d'une France qui s'exprime peu mais qui galère depuis un moment. Une France qui compte le moindre euro. Une France qui avait déjà grogné il y a une dizaine de mois, quand il fut décidé de raboter de 5€ les APL. A l'époque, beaucoup parmi mes interlocuteurs politiques ou économiques ne comprenaient pas qu'on puisse râler "pour si peu".

Mais la réalité de la vie des Français est souvent différente des images statistiques "globales" produites par l'INSEE. La macro-économie de la nation et la micro-économie du foyer ne font pas toujours bon ménage...

Relisez la presse depuis un an ! On nous expliquait que le pouvoir d'achat des Français s'améliorait, "tous les indicateurs sont au vert".

Quand j'expliquais que la hausse du prix de l'énergie, la multiplication des taxes écolo ou alimentaires et que la loi alimentation (qui entrera en vigueur en janvier 2019) allaient déboucher sur d'insupportables hausses des prix des produits les plus consommés par les Français des classes populaires, on m'expliquait que j'étais "l'ancien monde", que j'exagérais, que c'était nécessaire pour induire les bonnes pratiques et que "ça ruissellerait"... Bullshit !

Sur le terrain, dans nos magasins, jamais on n'avait vu autant de Français (ils sont 18 millions à fréquenter les centres E.Leclerc) marcher le nez dans les catalogues promo. Les clients s'en tiennent strictement à la liste des courses prévues, et épluchent les tickets de caisse. Le succès du "Scan Achat" dans nos magasins s'explique d'abord par la volonté des clients de maîtriser en temps réel leur budget avant de passer en caisse.

Interrogez nos adhérents, nos salariés, ils vous confirmeront que depuis longtemps le pouvoir d'achat cale au 15 du mois, et que le panier moyen baisse à partir de cette date. C'est la promo et l'agressivité commerciale qui a tiré toute la conso jusqu'au mois dernier.

Alors voilà, il a fallu la crise des "Gilets Jaunes", et ses débordements, pour rallier nos gouvernants à ce constat. Le mouvement est protéiforme, les revendications multiples, mais pourtant assez lisibles et concrètes – si l'on exclut la surenchère des politiques qui voulaient jouer le 3e tour de l'élection présidentielle.

Oui, on la sentait monter cette colère. Ce n'est pas faute d'avoir alerté mes interlocuteurs politiques, dont certains m'assénaient pour seule argumentation "c'est fini les prix bas, les consommateurs doivent apprendre à payer plus cher, et les Français sont prêts à l'accepter". Ceux-là oseront-ils encore tenir le même discours aujourd'hui ?

Faute d'avoir mesuré à temps la profondeur du malaise, le gouvernement a multiplié les annonces pour tenter d'éteindre l'incendie social. Sera-ce suffisant ? Pas sûr, tant chacun espérait une mesure qui le concerne personnellement.

Dans le flot de décisions annoncées, il y a les 100€ pour les personnes au SMIC, et la prime facultative jusqu'à 1000€. Moi ça m'épate d'entendre des PDG quelques heures après la prise de parole présidentielle annoncer les "cadeaux de Noël". Ah bon ? Pas besoin de l'avis des partenaires sociaux, des actionnaires ? Curieux tout cela…

Dans l'enseigne E.Leclerc, on accueille positivement l'annonce de ces mesures, mais les comptables et les juristes se grattent la tempe. Et au fond, on est comme nos autres collègues entrepreneurs qui pointent les difficultés soulevées par ces annonces mal préparées. Elles placent en mauvaise posture ceux qui distribuent déjà chaque année (comme c'est le cas dans la grande distribution) intéressement, participation et primes de fin d'année. Faudra de toute façon trouver la martingale si on veut éviter les frustrations ou les discriminations.

Moi au fond, j'en suis convaincu, les gouvernements précédents et celui-ci ont fait l'erreur de négliger une vraie politique des revenus. On en reparlera.

Au-delà de ces mesures, on sait bien que l'anxiété est trop profonde pour être ainsi désamorcée.

Sur les ronds-points, dans le froid et l'humidité, il y avait des familles, des petits patrons ou des salariés qui exprimaient leur désespoir. En face, probablement les membres des mêmes familles, qui essayaient de travailler dans un climat de tension sociale et psychologique intense.

Je veux à ce stade saluer le sang-froid et la patience de la plupart de nos adhérents et de leurs salariés.

Je sais que ce n'était pas simple pour les équipes en magasin, parfois tiraillées entre leur métier et les revendications exprimées sur les ronds-points et que certains pouvaient partager. Il y a eu des mots durs, des menaces intolérables proférées par quelques excités (souvent anonymes) contre nos équipes. De tous les côtés, il y a eu des coups de colère et des larmes de fatigue. Il va falloir recoller bien des morceaux.

Pour 2019, le message est clair. Nous tiendrons évidemment nos engagements (emploi, développement d'une offre bio accessible, respect des EGA…) mais nous resterons résolument mobilisés pour la préservation du pouvoir d'achat de nos clients.

4 Commentaires

Ca c'est envoyé!
Mais comme vous dites, il va falloir "recoller bien des morceaux", et ça, ça n'est pas gagné car beaucoup de mal a été fait depuis des années.
Bonnes fêtes de fin d'année tout de même, pour tous.
Bonjour MEL, il y a avait un court article dans Les Echos la semaine dernière qui pointait sur un livre intitulé "Le mythe de la "théorie du ruissellement"" ; il semblerait que vous ne soyez pas seul à ne pas croire à cette théorie fumeuse. Hélas, on a la preuve par le jaune que ça ne fonctionne pas, mais c'était connu, su et volontairement ignoré.
En termes machiavelien, il est à craindre que ce pouvoir a voulu se passer du rempart de son peuple et qu'il en est désormais haï!!!
Le PR n'est pas responsable de décennies de colère jusque là contenue, il faut bien créditer à se pouvoir là de n'avoir pas eu besoin de plus de 18 mois pour faire exploser la marmite.
Triste noël.
Bonjour,

Est-ce le groupe E. Leclerc touche le CICE et comment ce dernier est-il utilisé ?
Vos salariés en bénéficient-t-ils? Il semble que ce ne soit pas le cas chez vos concurrents ?
Bonne journée.
Les gilets jaunes n'ont pas voulu supporter eux seuls le poids des taxes carbone. L'écologie méritait une autre politique que cette punition infligée aux plus modestes. Pour permettre la transition énergétique, un emprunt obligatoire à partir d'un certain niveau de revenus ( dans le style de l'impôt sécheresse de R. Barre en 1976) remboursable dans 5 ou 6 ans ou plus avec un intérêt supérieur au livret A, aurait pu enclencher le démarrage de la transition. Quelques hypermarchés concurrents ont équipé les parkings de photovoltaïque, pourquoi tous les centres Leclerc ne feraient-ils pas la même chose? Ce type d'investissement doit avoir des avantages fiscaux. Cela aurait une valeur d'exemple pour tous les hypermarchés. Ces équipements seraient d'une part producteur d'électricité donc rentables et garderaient l'été les voitures à l'ombre, évitant une surconsommation de carburant pour la climatisation au départ. Qu'en pensez-vous?

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